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Conservateurs : le retour


jeudi 31 août 2017









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On parle de plus en plus en France de ce courant de pensée politique qu’on appelle conservateur – compris bien sûr au sens britannique ou américain du terme. Plusieurs livres sont parus sur le sujet, plutôt centrés sur le monde anglo-saxon ; mais dans le vocabulaire politique même le mot est de plus en plus utilisé. Ce qu’on entend par là en réalité n’est pas parfaitement défini et peut recouvrir des approches assez différentes ; mais on peut définir un noyau central assez caractéristique.

Le point central est sans doute que la communauté politique y est comprise comme quelque chose qui existe antérieurement au volontarisme de ceux qui en font partie. Non seulement elle existait avant eux et très probablement existera après eux, mais ce qui la constitue comme communauté leur échappe largement : c’est un patrimoine de références, d’institutions, d’usages, de lois communes et de culture qui ne sont pour l’essentiel pas le fruit d’un dessein volontaire, mais se sont progressivement mis en place et surtout décantés à travers le jeu des générations. Cela ne veut pas dire qu’on ne puisse pas innover en ces matières, c’est l’évidence. Mais le conservateur est sceptique sur la capacité humaine à résumer dans quelques formules la très grande complexité des rapports humains dans une société un tant soit peu élaborée ; il est donc extrêmement sceptique sur la possibilité de construire la vie sociale ou une partie de celle-ci sur la base d’un plan ou d’une législation nouvelle partant d’a priori idéologiques. Il est a fortiori vigoureusement hostile à tout ce qui se veut table rase et révolution. C’est en général très destructeur, et le résultat en est plus pauvre que ce qui existait avant ou aurait pu se dégager progressivement sur la base de l’expérience antérieure.

Cela vaut pour les situations politiques, c’est vrai aussi bien sûr pour la culture et les mœurs. La culture, c’est d’abord le plébiscite des générations qui ont reconnu ce qu’il y avait de vrai, de beau et de meilleur, et de plus éducatif, dans ce qu’ont élaboré les générations précédentes. Le conservateur y est attaché, et il souligne l’importance de l’éducation, comprise non comme accumulation de savoirs plus ou moins techniques, encore moins comme parcours de bricolage-butinage visant à choisir arbitrairement ses valeurs, mais comme apprentissage de ce qui fait de quelqu’un une personne accomplie à la lumière de l’expérience, et notamment les vertus qui vous font progresser dans cette voie. C’est en ce sens par excellence un humanisme.

Corrélativement le conservateur croit en général plus aux mœurs, aux valeurs collectives, à la morale, et à la responsabilité personnelle, donc à la liberté bien comprise, qu’à l’action autoritaire de l’Etat. Il croit en effet plus à ce qui est proche de la personne, aux communautés de proximité, contrôlables par elle et moins idéologiques, qu’au volontarisme étatique parachutant de grands plans par en-haut et les imposant par la force. L’idée de subsidiarité au sens catholique du terme lui est donc naturelle. La famille sera pour lui essentielle, mais comme elle existe naturellement, et non reconstruite sur un apriori idéologique. Il est également attaché au patriotisme, qui rassemble les personnes dans une solidarité forte, normalement profondément porteuse de sens pour elles.

En économie il sera là encore attaché à l’autonomie et au libre jeu des personnes et de leurs groupements, entreprises notamment, contre tout étatisme ; mais dans le cadre de la communauté, et donc pas sous la forme idéologique du libre-échange posé comme absolu.

Ce courant de pensée était autrefois au centre de la pensée politique classique, élaborée à partir d’Aristote et Cicéron puis de saint Thomas d’Aquin, mais qu’on trouve de façon assez proche en Chine chez Confucius. Mais depuis le XVIIe siècle il doit faire face à un bouleversement de la pensée, un nouveau paradigme mettant au contraire en avant la rupture, la reconstruction de la société à partir de principes posés a priori, et le volontarisme qui en résulte ; les courants qui en proviennent sont variés mais leur matrice est sur ce plan largement commune. Ce paradigme étant désormais totalement dominant, voire totalitaire avec le politiquement correct, le conservateur est en porte-à-faux par rapport au règles du jeu du débat actuel, et en particulier du débat politique. Lui dont la pensée est fondamentalement pragmatique - dans le respect de principes reconnus, se trouve dans la position paradoxale d’avoir à envisager des changements radicaux, au moins dans la manière d’aborder les problèmes. Le Brexit en est à sa façon un exemple.

Du fait de cet environnement, la traduction politique de cette approche est variable. Certes elle est à la base du parti conservateur britannique, avec une apogée sous Disraeli, mais ce parti réunit maintenant aussi des sensibilités plus proches du libéralisme, alors qu’inversement un grand penseur conservateur comme Burke appartenait au parti libéral. Aux Etats-Unis le parti républicain est encore plus mélangé. En France depuis 50 ans la sensibilité conservatrice est une composante non négligeable des partis de droite et du centre, sans doute majoritaire à la base, mais jamais dominante, et elle a été parfois complètement refoulée : les lamentables trente ans de chiraquisme ont été particulièrement caractéristique à cet égard. En définitive, partout on constate que si le conservatisme est généralement classé à droite, la réciproque est fausse : ce qu’on appelle ‘droite’ est un pot-pourri comportant en outre des courants notablement différents, du libéralisme à l’autoritarisme et au populisme. La gauche elle est prémunie contre la tentation conservatrice, mais ce n’empêche pas à l’occasion des hommes de gauche de rallier des positions de fait tout à fait conservatrices.

La résurgence récente n’en est que plus remarquable. Quelle que soit l’analyse qu’on peut faire de l’expérience Fillon, il est indéniable que le renouveau de la sensibilité conservatrice au sens où je l’entends ici en a été un moteur important. On peut aussi le repérer de façon significative au Front national, même si le style populiste et protestataire du parti et les choix de sa direction n’y sont pas favorables. Concrètement en outre l’évolution des problèmes qui se posent au pays va dans le sens de cette approche. S’agissant par exemple de l’Europe, le scepticisme croissant à l’égard de l’approche volontariste et idéologique de la construction européenne depuis l’Acte unique et surtout le traité de Maastricht va dans le sens de l’approche conservatrice, qui met la communauté nationale au centre de son souci sans pour autant nier les bienfaits possibles d’une coopération européenne entre pays. Par ailleurs cette sensibilité qui se souciera plus que d’autres de l’effarante dérive de l’Education nationale depuis 30 ans et plus, qui effraie de plus en plus les gens. Ou des ravages d’un libre-échangisme naïf ou doctrinaire, modèle bruxellois.

Il y a donc en principe place non seulement pour un renouveau, mais pour une traduction enfin explicite de ce courant de pensée dans la vie politique française, lui permettant de peser sur les décisions collectives. De ce point de vue l’élection d’Emmanuel Macron clarifie puissamment les choses : elle a vidé de son sens l’approche chiraquienne, en l’obligeant de fait sinon à se rallier, au moins à ne pas se mettre en opposition par rapport à lui. Comme elle a montré les limites du style Le Pen.

Beaucoup y pensent comme on sait, mais le processus ne fait que commencer. Rien n’oblige d’ailleurs à identifier le courant conservateur avec un parti dédié ; il peut y avoir plusieurs véhicules pour cela, et inversement le rassemblement avec d’autres sensibilités peut s’avérer indispensable. L’union ne fait la force que quand elle marche.




































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