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Entre ‘complotisme’ et propagande, que faire ?


jeudi 23 septembre 2021









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Il n’y a sans doute pas de société où l’information est dans l’ensemble fiable et objective, même si on la limite à la réalité des faits, autant qu’elle est possible. Et contrairement à ce qu’on croit souvent, pas particulièrement dans les sociétés dites démocratiques, ne serait-ce que parce que l’information y est un enjeu de pouvoir important et souvent décisif. La crise de la covid et les difficultés du débat à son sujet ont mis à nouveau en lumière ce fait bien connu de nos sociétés : on débat intensément même sur ce qui apparemment n’est pas le fruit d’une idéologie, mais une simple appréciation de faits. La situation est d’autant plus paradoxale qu’il s’agit au départ d’une question médicale, apparemment au moins non idéologique et même scientifique. Mais l’observation vaut évidemment pour bien d’autres domaines, où la réalité des faits est importante mais controversée – écologie par exemple. On l’a vu même dans le cas de résultats électoraux comme aux dernières présidentielles américaines, qu’une majorité d’électeurs républicains considère adultérée.

Mon propos n’est pas ici de répondre aux interrogations de fond dans ces divers cas, mais de proposer quelques réflexions sur le problème que tout cela nous pose : concrètement, comment s’orienter dans de tels contextes ? Quelle information pour quel débat ?

Pour analyser les causes possibles de déformation de l’information, on peut proposer de partir d’une distinction, entre d’un côté ce qui est l’influence d’un biais politique ou idéologique (y compris par un paradigme structurant toute la pensée collective), et d’un autre côté une action consciente de désinformation ou de propagande, publique ou privé. Ce n’est pas seulement pour mieux comprendre l’intention de celui qui conditionne ainsi l’information ; c’est aussi parce que cela colore la nature de notre relation et plus profondément, selon l’ampleur du phénomène, notre rapport à la société.

Dans le premier cas en effet, on sait que telle ou telle position résulte d’un biais repérable, d’un parti pris au sens littéral du terme (soit par formatage ou adhésion idéologique, soit par choix d’un camp dans un combat politique), et on en tiendra compte dans l’appréciation de ce que l’autre vous dit. Mais il restera au moins en principe une certaine possibilité de communication, malgré le filtre ou la déformation.

Dans le deuxième cas en revanche, il n’y a plus à proprement parler d’information, plus de rapport avec des faits, mais un pur essai de manipulation, qui n’est donc plus de la communication au sens propre. Si c’est généralisé, c’est ce qui caractérise les régimes totalitaires. Dans la pratique, cela conduit alors à une méfiance généralisée, et même à voir la possibilité même d’une vérité nous échapper comme l’avait noté Hannah Arendt, car on ne peut alors plus raisonnablement tenter de restituer une image de la réalité concernée. Une situation de ce type a pu apparaître aussi en cas de guerre, lorsque les besoins du combat ont été invoqués pour interrompre de fait une partie du débat ; mais dans ce cas c’était en principe provisoire.

Bien entendu les deux situations peuvent se mêler, mais la distinction me paraît néanmoins importante. Elle est particulièrement utile pour déterminer sa position concrètement par rapport à l’information disponible et au débat public - selon l’appréciation qu’on porte de la situation où on se trouve.

Une première attitude, extrême, est ce qu’on peut appeler la dissidence. Si on se situe en dissidence, c’est qu’on pense que le second effet (la manipulation) domine, soit en général, soit sur telle ou telle question particulière. Alors on n’a plus confiance en ce qui se dit, et on perçoit le système comme totalitaire ; logiquement alors d’une certaine manière on sort du débat public, dans une forme ou une autre de contre-société (ou en dialogue de sourds avec la société). Surgit alors un difficulté majeure, qui est qu’il faut redéfinir ses bases d’information et de connaissance, puisqu’on ne croit plus dans le débat général. Or les bases alternatives qui sont alors disponibles ne sont a priori pas plus sûres, et dans le plus mauvais cas on risque de se rabattre sur n’importe quoi. En outre, dans une telle contre-société, le danger est qu’il n’y ait plus de contrôle mutuel et de débat, ou beaucoup moins, car la priorité est à se protéger contre le discours dominant ou officiel. On court alors un double risque : comme dans les régimes totalitaires, celui de ne plus pouvoir faire confiance (sauf à ceux de même sensibilité) ; et au contraire celui d’avaler ce qui circule dans les sphères alternatives. Naturellement si on considère se trouver dans une telle situation, on n’a pas le choix : on doit faire ce qu’on peut avec ce qu’on a. Mais il faut alors être conscient des risques et limites de cette position.

Dans un tel cas, c’est évidemment sur la base de ce genre de problème que l’autre camp déploie l’accusation de complotisme. En soi elle est d’ailleurs inadaptée, car le complotisme au sens propre suppose l’idée d’un complot, lequel serait l’explication véritable d’un phénomène constaté. Or on peut être en dissidence sans croire à un tel complot organisé à l’avance. On le voit avec l’immigration : le ‘grand retournement’ est considéré complotiste et ceux qui en parlent stigmatisés, sans qu’ils croitent nécessairement à ce qu’un complot organise l’immigration en cause. Cela dit, que ce mot soit utilisé dans la dialectique dominante pour déconsidérer l’adversaire n’empêche pas qu’il puisse aussi désigner le cas échéant un phénomène réel : il y a bien des gens qui croient qu’un petit groupe d’homme manipule toute la société intentionnellement, en la trompant systématiquement. Mais le mot a été étendu dans la dialectique ambiante pour stigmatiser tous ceux qui considèrent que de façon générale ou sur un point donné, l’information est systématiquement faussée et se sont mis en dissidence. L’attitude alternative à la dissidence consiste à juger que dans la situation où l’on est, il y a certes de nombreux biais dans le débat public, idéologiques et politiques, et bien des cas de mauvaise foi ou de manipulation, mais à estimer qu’il y a suffisamment de débat public pour pouvoir y participer et y puiser des éléments utilisables en proportion appréciable. Comme on l’a dit, cela peut rester possible même si la pensée collective est dominée par un ou des paradigmes qui la structurent dans le mauvais sens (comme le relativisme moral dominant nos sociétés, et le matérialisme qui lui est lié), car on peut s’efforcer de repérer leurs effets.

La menace devient plus grave si se multiplient les effets de censure, ce qui est déjà une forme de manipulation, car cela risque de déboucher sur une rupture du débat public, comme c’est le cas avec le politiquement correct actuellement dominant dans certains domaines, et a fortiori lorsque cela passe au stade de la répression, comme par exemple avec la sacralisation de l’avortement, les limitations au débat sur l’immigration, ou le terrorisme intellectuel d’un certain antiracisme. Sans parler de la censure exercée de façon arbitraire et sans rendre de comptes par des monopoles privés de supports d’information comme Facebook ou Twitter.

Nous sommes évidemment dans cette situation intermédiaire. Il reste un débat public, et il est important d’y participer ; il reste une possibilité large d’accès à de l’information ; mais la tendance au rétrécissement des possibilités d’expression dans nos sociétés est manifeste. Cela contribue évidemment puissamment à ce que se diffuse la dissidence évoquée ci-dessus, puisque dans bien des cas on constate une manipulation par la pensée dominante.

Dans une telle situation, floue et encore intermédiaire, il est clair qu’on risque de perdre un bien précieux : celui du débat et de la confrontation des idées ou même des affirmations factuelles ; avec le risque que, même si on s’inspire de principes ou d’idées en soi saines, on se trouve soit dans l’incertitude, soit comme on l’a vu, dans la tentation de se contenter d’alternatives factuellement pas plus fiables que le discours dominant. L’opposition, et, quand elle est justifiée, la dissidence, impliquent donc une exigence particulièrement forte de vérité : pas seulement une exigence sur les principes, les idées générales, mais aussi une exigence sur les faits. Une véritable ascèse intellectuelle …

Paru dans Politique magazine octobre 2021 https://politiquemagazine.fr/france...


















































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