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L’obsession planétaire de la course à la richesse, et sa fin possible


vendredi 7 mars 2014









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Les grandes périodes du XXe siècle : de l’Europe bourgeoise au culte collectif de l’économie de consommation

Le XXe siècle en son début était totalement dominé par le modèle culturel politique et économique de l’Europe bourgeoise, libérale et nationale. Dans une deuxième phase qui va de 1914 à 1962 le fait dominant a été son dynamitage politique et militaire, dramatique et violent, par chocs successifs. On a vu apparaître des modèles politiques alternatifs ; mais aucun n’a duré et certains (fascistes) ont disparu dès cette même période. Après la guerre, la fin de la période a vu s’achever la désagrégation de l’Europe précédemment dominante, avec la décolonisation, l’hégémonie américaine, et la menace soviétique.

La troisième phase où nous sommes encore aujourd’hui est caractérisée par un glissement vers un nouveau paradigme (qu’on peut appeler postmoderne), dominé par l’économie de consommation devenue la référence collective principale, notamment en Europe après les Etats-Unis. Cela a commencé par une transition de 1962 à 1975, dans laquelle c’est la dimension culturelle de l’Europe bourgeoise qui s’est dissoute, avec la révolution des mœurs et l’effondrement de la la culture classique. Cette même période de transition a vu les dernières guerres structurantes (guerres israélo arabes, choc pétrolier, partition du Pakistan) : depuis cette date (1975 environ) le paysage international est quasiment figé.

L’époque actuelle, où nous sommes depuis 1975 environ, est donc entièrement dominée par le thème de la croissance économique, de la course à la richesse, couplé à l’évolution des mœurs. D’où deux sous-questions : pour les uns, quand auront-ils accès à cette même consommation ? Pour les autres, comment aller plus loin dans la même direction ? Cette dominante économique se couple avec la poursuite de la révolution des mœurs et sa traduction sur les plans juridique et idéologique (famille éclatée, euthanasie, sexualité anarchique etc.). Ajoutons que les rares guerres intervenues depuis 1975 n’ont pas été structurantes – quelle que soient leur férocité (Iraq-Iraq, guerre du Golfe, invasion de l’Iraq, guerre civile yougoslave, guerres civiles libyenne puis syrienne etc.). c’est que la question qui domine le destin de chaque pays et région est désormais la même, elle porte sur l’économie. La réponse est variable selon les endroits, pas la question.

Il y a une exception au moins apparente à ce scénario relativement homogène et sans évènements significatifs : c’est l’effondrement des deux régimes idéologiques datant de la période précédente, le communisme soviétique et l’apartheid. L’impact géopolitique du premier au moins a été considérable. Mais il n’a pas changé la dominante mondiale, économique et culturelle ; il l’a même en un sens pleinement confirmée, puisque c’est en économie que l’URSS a échoué.

On dira qu’il y a aussi le thème islamiste. Pas sous l’angle terroriste, qui a finalement eu peu de conséquence ; mais comme base politique possible. A mon sens toutefois il n’efface pas le thème économique. En effet ce qu’on constate dans les pays concernés c’est soit une situation à la turque où l’islamisme se combine (au moins un temps) avec la croissance, et on ne fait alors pas exception au schéma d’ensemble. Soit alors un échec, au moins par absence de rayonnement. Il apparaît donc que l’islamisme, important culturellement et régionalement, ne l’est pas tant en termes de priorité collective planétaire, et a fortiori géopolitique.

Le résultat est que les seuls régimes qui ne sont pas dans leur apparence formelle des démocraties, la Chine et les pays du Golfe, ne remettent pas en cause les dominantes économiques et culturelles de l’ensemble.

Pas d’évolution importante sans grande rupture

Quel peut être l’avenir d’une communauté mondiale ainsi hégémonisée par une idée fixe ? Tout d’abord, si le thème économique est totalement dominant (avec son corollaire qui est la nouvelle idéologie des mœurs), le succès ou l’échec en la matière devient l’enjeu principal. Un échec en particulier peut entraîner là où il se produit des modifications politiques et sociales importantes. Ce sera donc le premier critère à suivre pour tenter de repérer les inflexions et mutations.

Faisons d’abord l’hypothèse d’une absence de rupture d’ensemble dans cette croissance économique. On peut alors imaginer trois situations contrastées selon les niveaux de développement. Les pays développés d’abord connaîtront des ruptures importantes de leur modèle social, du fait de la mondialisation et des nouvelles technologies, à quoi s’ajoutera une immigration importante. D’où un effet de confusion, d’irrésolution et de division interne. Mais s’il n’y a pas de crise majeure cela ne devrait pas bouleverser leur dominante. Ensuite, les pays émergents qui réussissent et s’affirment devraient normalement poursuivre dans la même direction, même s’ils peuvent connaître des revendications nouvelles difficiles à gérer. Il y a enfin ceux qui ratent. Ils connaîtront des périodes troublées et seront tentés à l’occasion par la recherche de voies nouvelles. Mais cela ne paraît pas aller jusqu’au développement d’idéologies de gauches, de type socialiste : elles seront plutôt nationalistes – mais a priori pas très créatives ; et en tout cas on n’en voit pas les germes. Au total, dans cette hypothèse sans crise majeure, on ne voit pas comment pourrait émerger une modèle vraiment alternatif à horizon prévisible.

On peut mieux le voir en prenant un exemple, celui de l’époque classique du XVIe au XVIIIe siècle. En dehors de l’articulation avec le religieux, qui s’est stabilisée au milieu de la période (1648), il n’y a pas eu pas de modification du modèle politique : la monarchie plus ou moins absolue domine ; pas non plus de bouleversement dans l’horizon culturel. Le grand changement porteur de bouleversements collectifs s’est fait à partir de 1750, pas avant, et d’abord dans les consciences et les valeurs ; mais il a fallu cette préparation culturelle pour qu’il se traduise avec la Révolution. La question est alors : y a-t-il sous nos yeux une évolution analogue ? La réponse est que c’est loin d’être évident : aucun signe appréciable ne paraît l’annoncer. Sauf à terme long, on serait alors tenté de privilégier l’hypothèse d’un maintien de la dimension dominante, économique - avec son corolaire dans les mœurs.

Ceci dit on peut concevoir que des évolutions progressives et plus ou moins divisibles affectent ce modèle, formant le terreau pour une évolution ultérieure plus radicale. On l’a vu, le point de départ est peu prometteur : Chine et Islam, les deux sous-modèles hétérodoxes subsistant, ne sont pas vraiment alternatifs. Peut-on imaginer une mutation importante du modèle des pays concernés ? Elle est tout à fait concevable dans le cas chinois, dans des directions plus variées qu’on ne le dit habituellement. Moins dans celui de l’Islam ; mais on peut imaginer une islamisation sur base quantitative, par exemple de l’Europe – étant entendu que ce ne pourrait être significatif qu’à terme long. D’autres modèles culturels peuvent émerger dans d’autres contextes, par exemple dans le riche terreau de la civilisation indienne. Une autre scène à observer de près sera celle des pays au cœur du système dominant, et notamment des pays avancés (dans tous les sens du terme d’ailleurs). Se pose notamment la question de la fragilisation croissante des démocraties occidentales, par conjonction du bouleversement accéléré du modèle social, des désordres des finances publiques et des monnaies, et des conséquences de l’évolution des mœurs, qui ronge la vie commune sous l’effet d’un individualisme permissif et asocial. La difficulté croissante à gérer la vie commune doit logiquement aboutir à certain stade à une mutation progressive du système politique. Ceci dit comme on ne voit pas apparaître les prodromes d’un changement important dans les valeurs collectives, il est probable que cela prendrait la forme d’un glissement vers des démocraties plus musclées, plus apparentes que réelles, qui peuvent être des formes de transition vers d’autres régimes politiques. Y compris avec durcissement transitoire du politiquement correct actuel, tant qu’un tournant majeur dans les valeurs n’aura pas eu lieu.

Un nouveau paradigme après une crise majeure

On a fait l’hypothèse d’une absence de grande crise. Mais justement, est-il réaliste d’imaginer une absence de crise et de rupture majeure dans le système mondial, avec tous ses déséquilibres ? Deux hypothèses de crise dans le modèle économique lui-même sont alors à évoquer. La première est celle d’une grande crise économique ou financière, insuffisamment maîtrisée. Il est probable qu’une telle crise se produira un jour, ne serait-ce qu’au vu des déséquilibres existants, et il n’est pas évident qu’on puisse la maitriser avec succès à chaque fois. En soi elle n’est pas radicalement incompatible avec le maintien du système. Mais en réalité elle devrait très violemment secouer tel ou tel pays et y entraîner des ruptures majeures (sur le modèle de 1929), y compris rupture de la mondialisation et de l’ouverture. Ce qui peut considérablement accélérer les évolutions et éventuellement déboucher sur une rupture dans le paradigme dominant. La seconde hypothèse est celle d’une remise en cause durable du modèle de développement lui-même, par exemple par crise écologique et choc sur les prix de matières premières, ou à la suite de mutations technologiques. Cela ne paraît pas être l’hypothèse la plus probable dans les années qui viennent. Mais cela a bien des chances de devenir vrai à terme plus long. Et naturellement là aussi cela remettrait en cause le paradigme dominant.

A côté de ce type de crise, rien n’exclut la possibilité de conflits géopolitiques, par choc d’intérêts majeurs, bien au contraire : cela a des chances sérieuses et croissantes de se produire avec la montée de nouvelles puissances. L’Asie en serait la scène naturelle ; on peut imaginer que l’équilibre des forces y débouche sur une crise majeure, politico-militaire, sur le modèle de 1914. C’est le second grand schéma possible de grande rupture. Une variante est qu’une crise économique, modèle 1929, se combine avec elle.

Notons que dans ces divers cas c’est la crise géopolitique et/ou économique qui est le facteur déclencheur, sans rupture majeure préalable au niveau idéologique ou culturel, celle-ci étant accélérée (ou produite) par le conflit ou de la crise, et non l’inverse. Notre évolution ressemblerait alors à la fin de l’ère bourgeoise, et non à la fin de l’ère classique : ce serait 1914 ou 1929, ou leur combinaison. Mais pas 1789.

Conclusion

Nous sommes donc en définitive dans une période étrange d’harmonie et de sécurité relative apparente : c’est ce qu’on appelle l’œil du cyclone. Mais ce paradigme étrange ne sera pas éternel. Que faire dans l’intervalle, sinon créer partout où on peut les éléments de civilisation, de reconstruction, et de paix qui permettront que la transition à une autre époque se fasse sur les bases les moins mauvaises (ou les meilleures) possibles ? Ceci vaut pour tous les domaines, mais plus particulièrement pour celui de la culture et des valeurs, alors même qu’il paraît aujourd’hui marginalisé, ou colonisé par une anthropologie erronée. Car lorsque le besoin viendra, c’est à ce qui vit encore qu’on se rattachera. La sagesse chinoise le sait depuis longtemps : c’est au cœur de l’hiver que se prépare l’été. C’est quand tout va dans l’autre sens qu’il est fécond de semer.



1 Message

  • Sans titre

    25 mars 2014 10:03, par BILLARD
    Merci Monsieur de bien vouloir nous faire partager vos analyses.

































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