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La guerre d’Ukraine : quelques leçons


jeudi 3 mars 2022









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Je n’ai pas une forte expertise militaire ni du monde russe. Et beaucoup dépendra des événements, notamment sur le terrain. Mais cela n’empêche pas de proposer un raisonnement d’un point de vue de citoyen. Je chercherai à en rester à ce niveau ; car si la vague d’émotion qui submerge le débat se comprend au vu des horreurs de la guerre, elle peut fausser le jugement.

1. Rappel de quelques principes

Rappelons le principe de base en matière internationale : chaque pays est autonome et responsable de son action. Cela ne veut pas dire qu’il ne considère que ses seuls intérêts. Membre d’une communauté internationale, il prend évidemment aussi en compte ses relations avec les autres pays, tant pour coopérer que pour la recherche de la paix. Mais qu’on soit dirigeant ou qu’on s’exprime comme simple citoyen, on parle et agit d’abord pour soi-même (du point de vue de son peuple) car c’est ce dont on est directement responsable, y compris quand on agit pour la paix, ou en coopération avec d’autres. De même, quand il s’agit de prendre la parole ou de porter des jugements, ce qu’on a d’abord à regarder est ce qu’on dit et fait soi-même.

Ajoutons que ceci vise d’abord et essentiellement le niveau national. Le niveau européen existe mais il est dérivé et partiel ; c’est une lieu de coopération, pas de responsabilité politique directe, ni envers un peuple, ni même devant l’histoire.

Dans cette action, outre les intérêts de son pays, on a à cœur la recherche de la paix, et d’une paix juste, donc la recherche d’un certain bien. mais on sait que la recherche du bien suppose la prise en compte des réalités : c’est sur cette réalité qu’on veut agir au mieux. Le choix sera donc variable selon les circonstances et la situation. Ce qui est donc à bannir en priorité, c’est la poursuite d’une idéologie (www.pierredelauzun.com/Intervention...). Car une idéologie, c’est le placage a priori d’impératifs (en général supposés moraux) sur une réalité, quitte à la mutiler. Ce qui est particulièrement nocif en matière internationale, car il n’y a pas d’autorité mondiale en charge du bien commun de l’humanité, comme l’Etat est censé l’être en dernier ressort au niveau national. Et chaque acteur, précisément, incarne un point de vue particulier. Dès lors, un Etat qui s’identifie à une idéologie apparaît aussitôt comme menaçant pour tous ceux qui y contreviennent. Il peut mettre en avant une moralité, mais ce qu’il fait n’est pas le vrai bien moral.

L’action au niveau international suppose en outre d’être crédible. Non seulement en terme de pouvoir, mais aussi de détermination, dans un contexte où il n’y pas de juge de paix. Donc un esprit de combat et une préparation à la lutte (www.pierredelauzun.com/La-force-de-...). Car la crise est toujours possible et derrière elle le conflit. A nouveau, sans perdre de vie le bien suprême qu’est la paix, et donc la recherche de relations le plus juste possible avec les autres acteurs. Et donc en particulier en gardant à l’esprit les principes de la guerre juste, toujours valables (www.pierredelauzun.com/Geopolitique...), et plus encore au vu des horreurs de la guerre moderne, que subit aujourd’hui la malheureuse Ukraine.

2. Le paysage international ambiant et son bouleversement suite à l’attaque russe.

Dans le monde où nous sommes, qui reste largement celui d’une communauté d’Etats souverains qu’on appelle westphalienne, un principe essentiel pour la recherche de la paix est le respect de cette souveraineté et donc des frontières. On sait que ce principe n’est pas absolue ni totalement inviolable, et il y a des précédents fâcheux comme la guerre d’Iraq (Etat il est vrai assez peu paisible alors, ce qui ne justifie pas l’agression), mais il reste un repère majeur. De ce point de vue, l’attaque russe sur l’Ukraine, agression généralisée d’un Etat souverain par un autre, sans provocation ou menace du premier, ne peut faire l’objet que d’une condamnation nette. Notons incidemment que sur ce plan elle contredit la doctrine affichée par le grand allié de la Russie, la Chine.

Par son ampleur et sa nouveauté, une telle agression représente indéniablement un tournant majeur dans les relations internationales. Certes, comme certains le soulignent non sans motifs, elle fait suite à une série d’humiliations contreproductives infligées à la Russie, qui n’a jamais été accueillie dans le concert des pays avancés quand elle pouvait l’être, avec notamment l’extension continue de l’Otan (dont elle était le seul ennemi possible et désigné) ; sans parler de l’éventuelle entrée de l’Ukraine qui était une véritable provocation, ou du mauvais traitement de la forte minorité russophone après la révolution de Maidan qui a quelque peu déséquilibré ce pays. La responsabilité américaine est ici claire, à côté d’autres, et aussi dans une certaine mesure celle des dirigeants Ukrainiens (ce qui n’empêche pas de saluer aujourd’hui leur courage). Quand on connaît un violent avec qui on ne veut pas de conflit direct, on ne le provoque pas. Mais si tout cela constitue des facteurs en partie explicatifs, cela ne justifie en rien la réaction totalement disproportionnée qu’est l’invasion de l’Ukraine et le déclenchement d’une guerre cruelle, qui ne respecte aucun des critères de la guerre juste. D’autres mettent en avant la brutalité connue du régime et de Poutine, dont témoignait entre autres la répression violente en Tchétchénie. Il n’en reste pas moins qu’il y a un saut logique entre ces différents précédents et la présente agression. Le joueur d’échec que paraissait être Poutine a en fait renversé la table.

Bien entendu, une appréciation complète dépend de ses buts ultimes, qui peuvent comporter deux composantes : d’une part une volonté de puissance et de revanche (plus d’ailleurs qu’un nationalisme proprement dit), et d’autre part la reconstitution d’une grande Russie ou d’une forme réduite d’URSS. L’attaque montre en tout cas qu’on n’a pas affaire à un patriotisme pur et simple, défensif ; comme en témoignait d’ailleurs déjà l’intervention en Syrie, acte de puissance et non de défense de la patrie russe. Cela dit, même dans cette perspective, la rationalité de l’acte n’est pas évidente. Elle a eu pour effet concret la recrédibilisation de l’Otan, et peut-être un certain réarmement européen, mais sûrement un coût économique élevé sur la durée pour la Russie, et une plus grande dépendance à l’égard de la Chine. En fait, elle n’a sans doute un tant soit peu de sens côté russe qu’en allant bien au-delà des buts affichés (neutralité de l’Ukraine, indépendance du Donbass, évolution du régime). En particulier, au point où la Russie en est, des annexions appréciables de sa part sur le sud et l’est de l’Ukraine (déguisées ou non) paraissent en être une conséquence assez plausible, complétée par la vassalisation du reste. Mais il est alors clair que cela rendrait l’opération encore plus contestable pour les autres pays.

A cela s’ajoute enfin au niveau international le risque d’un retour d’une forme de guerre froide, à nouveau fortement idéologisée, ce qu’il fallait autant que possible éviter. Un bilan qui apparaît donc très négatif.

3. Quelle ligne stratégique pour un pays comme la France ?

Il paraît évident que dans un paysage comme celui-ci le patriotisme est plus que jamais à l’ordre du jour, tant en termes d’esprit public que de taille des budgets militaires. Rester dans ses alliances, bien sûr, et jouer l’action commune quand elle est féconde, mais garder son autonomie de jeu. Concrètement cela aurait supposé ne pas entrer dans l’organisation intégrée de l’Otan (et d’en sortir au moment opportun, tout en restant dans l’Alliance), de s’opposer à l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan, et de coopérer en matière militaire avec les Européens mais sans se lier au mythe d’une défense européenne, qui dans l’état actuel des choses ne serait qu’une variante de l’Otan. En d’autres termes, jouer sa partie, sans s’illusionner sur son poids réel mais résolument, car il n’est pas nul. Cela aurait sans doute renforcé la crédibilité d’E. Macron dans ses tentatives d’intermédiation ou d’influence.

4. Que pouvait-on et que peut-on faire dans l’immédiat ?

Au vu de la situation, la réaction des pays occidentaux n’apparaît pas d’emblée inadéquate. Ce qu’on n’a pas fait, et avec raison, est évidemment une entrée en guerre ; de ce point de vue la comparaison faite par certains avec Munich et l’avant-guerre ne tient notamment pas compte d’une différence majeure : le risque nucléaire. Restent les sanctions, l’aide militaire, les boycotts. Il était difficile de ne pas réagir en signifiant à la Russie la profondeur de la condamnation et du désaccord, et ces différents moyens d’action sont en soi concevables et cohérents avec les principes développés ci-dessus. Naturellement cela relève d’un jugement prudentiel, qu’on peut contester (si on a la compétence pour le faire). A titre personnel mais sans avoir toute la perspective, les sanctions économiques me paraissent avoir leur sens ; la fourniture d’armes est plus risquée (notamment pour la population ukrainienne, car cela aide à prolonger la guerre) mais peut être utile pour préparer la négociation. Je n’en dirai pas autant des provocations inutiles et contre-productives (boycott de musiciens et sportifs, hystérie antirusse, rupture de toute présence économique et culturelle en Russie etc.) qui en outre ne reconnaissent pas la distinction entre la Russie pays et son régime.

A terme court, que peut-on viser ? En tant que France on doit admettre qu’on n’est pas déterminant ; mais on peut tenter de contribuer. En dehors d’un changement radical à Moscou, l’état des lieux sur le plan militaire conduit à envisager inéluctable un statut de neutralité pour l’Ukraine ; le maintien le meilleur possible de son intégrité serait évidemment très souhaitable mais pas évident. Et si on doit viser la négociation et l’arrêt de guerre, en sauvant ce qui peut l’être, cela suppose le maintien de pressions fortes. Mais le prolongement d’une situation de belligérance au moins latente sur place est un risque élevé, et donc de tensions internationales.

5. Que peut-on viser à terme long ?

Là encore, la France ne peut tout faire, loin de là, et pas plus l’Europe en général. L’idéal serait sans doute une négociation d’ensemble, assurant durablement les conditions de la paix en Europe. Cela aurait été sans doute une très bonne idée dans les années 90 ; c’est plus difficile aujourd’hui. Et cela implique évidemment au préalable que ce conflit se stabilise.

Même alors, cela suppose des conditions difficiles à réunir. Côté russe, car le choix qu’a fait Poutine risque de se révéler être de sa part un pari existentiel, rendant une vrai normalisation impraticable. Et côté américain, non seulement cela suppose une révision de leur attitude dominante envers la Russie depuis 30 ans, outre que plus généralement leur fiabilité en matière de traités internationaux reste à démontrer. Côté européen, un risque pourrait être la vassalisation définitive du continent.

Si donc cette voie de la négociation d’ensemble ne doit pas être écartée, ce n’est pas la panacée. Reste la navigation à vue, avec la meilleure volonté du monde, mais beaucoup de détermination, et la claire conscience du fait que notre sort est d’abord entre nos mains.














































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