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La guerre en Ukraine et la notion de guerre juste


mardi 15 mars 2022









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La théorie traditionnelle de la guerre juste a été remise en cause ici est là, et notamment récemment par le pape François. Or nous avons en Ukraine une guerre de grande ampleur, assez classique, dans un contexte européen. Outre les belligérants, les positions qu’elle suscite sont tranchées, et se situent sur le terrain moral, en général pour condamner l’agression. Que peut-on en dire du point de vue de la théorie de la guerre juste, exposée de façon classique par l’Eglise catholique ?

La guerre juste dans le Catéchisme

Que dit la doctrine catholique sur ce point ? Sous le titre « Eviter la guerre », le catéchisme rappelle (2307) que l’Église presse instamment chacun de prier et d’agir pour que la Bonté divine nous libère de l’antique servitude de la guerre. » Mais il ajoutait : « aussi longtemps cependant ‘que le risque de guerre subsistera, qu’il n’y aura pas d’autorité internationale compétente et disposant de forces suffisantes, on ne saurait dénier aux gouvernements, une fois épuisées toutes les possibilités de règlement pacifiques, le droit de légitime défense’ (GS 79, § 4). » C’est dans ce contexte qu’il rappelait les principes sur la « guerre juste » (2309) :

« Il faut considérer avec rigueur les strictes conditions d’une légitime défense par la force militaire. La gravité d’une telle décision la soumet à des conditions rigoureuses de légitimité morale. Il faut à la fois : – Que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain. – Que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces. – Que soient réunies les conditions sérieuses de succès. – Que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. La puissance des moyens modernes de destruction pèse très lourdement dans l’appréciation de cette condition. Ce sont les éléments traditionnels énumérés dans la doctrine dite de la ‘guerre juste’. L’appréciation de ces conditions de légitimité morale appartient au jugement prudentiel de ceux qui ont la charge du bien commun. »

Ce dernier point est essentiel car il rappelle que cette théorie n’est pas une machine à juger, mais un guide pour une décision responsable à usage de ceux qui ont à le faire (citoyens compris, à leur niveau).

On sait que le pape François a remis en question cette analyse, au moins à titre d’opinion, estimant (Fratelli tutti §§ 258 et 259) que « depuis le développement des armes nucléaires, chimiques ou biologiques, sans oublier les possibilités énormes et croissantes qu’offrent les nouvelles technologies, la guerre a acquis un pouvoir destructif incontrôlé qui affecte beaucoup de victimes civiles innocentes. […] Nous ne pouvons donc plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue. Face à cette réalité, il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible ‘guerre juste’. »

J’ai analysé cette question précédemment dans www.pierredelauzun.com/Geopolitique... et dans www.pierredelauzun.com/Fraternite-n... soulignant au contraire la pertinence maintenue d’un réflexion de ce type. Que peut-on en dire dans le cas de la guerre en Ukraine ?

Le cas de la guerre en Ukraine

Du point de vue de la Russie, la réponse paraît claire. Il ne s’agit déjà pas d’une « légitime défense par la force militaire ». Même en prenant en compte les accusations russes sur la menace que représente une éventuelle adhésion de l’Ukraine à l’Otan, et les sévices éventuels aux russophones d’Ukraine, il paraît difficile de dire que le dommage qui lui est infligé « soit durable, grave et certain », encore moins que « tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces » (en l’espèce, tous les moyens autres qu’une invasion générale en bonne et due forme), ou que « l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer ». Cette invasion en bonne et due forme est donc évidemment condamnable et ne peut être considérée comme une guerre juste. On n’en dira pas automatiquement autant de ce qui aurait pu être d’autres formes beaucoup plus ponctuelles d’intervention, même militaire, du moins si on valide les accusations russes.

Du point de vue de l’Ukraine, on est clairement dans le cas d’une « légitime défense par la force militaire ». Il est en outre manifeste que « le dommage infligé par l’agresseur à la nation » est « durable, grave et certain ». Et au stade actuel que « tous les autres moyens d’y mettre fin » se sont « révélés impraticables ou inefficaces ». Restent les deux autres critères : que « soient réunies les conditions sérieuses de succès » et que « l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer » sachant que « la puissance des moyens modernes de destruction pèse très lourdement dans l’appréciation de cette condition ». Certains pourraient alors arguer que le rapport de force a priori très défavorable implique que l’Ukraine n’a pas de chances raisonnables de succès et que la poursuite de la guerre de sa part entraîne de graves maux. Cela me semble pourtant erroné.

Si l’Ukraine avait capitulé, elle aurait été occupée immédiatement et sans doute démantelée, perdant toute perspective de vie autonome et de jouir de sa liberté. Sauf à donner à tout agresseur un avantage de principe massif, cela paraît un argument suffisant pour juger que résister représente un mal acceptable en regard de la menace. Quant aux chances de succès, si la victoire sur les Russes est a priori improbable, en revanche la résistance peut être fructueuse, même si l’envahisseur finit par l’emporter, parce que cela peut limiter l’ampleur de ce qu’il peut obtenir. Il est notamment tout à fait raisonnable d’espérer que cette résistance obligera cet envahisseur à accepter le maintien d’un Etat ukrainien, même affaibli ou amoindri. La guerre défensive des Ukrainiens paraît donc clairement relever du concept de guerre juste. C’est d’ailleurs ce que la plupart d’entre nous pense intuitivement.

Côté européen, les mêmes arguments justifient une aide apportée à l’Ukraine, à condition qu’on reste en deçà de la guerre directe avec la Russie (ce qu’on a fait), car alors non seulement il n’est pas sûr « que soient réunies les conditions sérieuses de succès » mais il est évident que « l’emploi des armes » entraînerait « des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer » (confrontation nucléaire).

En sera-t-il toujours de même à l’avenir ? Ce n’est pas sûr. Le critère très pragmatique de la guerre juste ne s’applique pas une fois pour toutes au début de la guerre. On peut donc être conduit à changer son appréciation en fonction du déroulé des événements : résultats militaires sur le terrain, degré de montée aux extrêmes de la guerre, ou encore position de négociation de l’autre partie.

Certes, il est très improbable que la guerre côté russe trouve une justification à l’avenir. Mais la remarque vaut côté ukrainien. Bien entendu comme dit le catéchisme, cela relève de l’appréciation prudentielle des Ukrainiens ; ce qui suit n’est donc pas un schéma de jugement, mais des exemples de raisonnements concevables. Supposons d’abord, à un bout, que les Russes s’enlisent, mais sans interrompre leur effort de guerre et leurs bombardements, et qu’ils limitent leurs prétentions à la non-entrée dans l’Otan et à l’indépendance du Donbass : on peut concevoir qu’une paix sur cette base apparaisse préférable aux Ukrainiens à la destruction continue du pays - même si la poursuite de la guerre pourrait garder aussi sa justification aux yeux de certains. Supposons maintenant inversement que les Russes basculent dans une guerre totale, y compris nucléaire : dans ce cas l’Ukraine pourrait avoir à envisager de cesser le combat, qui resterait légitime dans son principe mais qu’elle pourrait estimer trop coûteux humainement pour que l’obstination se justifie. Supposons enfin que la Russie n’arrive pas à achever sa conquête, et qu’il paraît envisageable qu’elle finisse par lâcher prise : alors la poursuite du combat se justifierait pleinement.














































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