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Les inégalités et la justice sociale (deuxième article) : les inégalités de patrimoine


mercredi 16 décembre 2020









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Inégalités et patrimoine

Le cas des patrimoines

Nous nous sommes concentrés dans un article précédent sur les revenus. des une deuxième question, assez différente, est celle des inégalités de patrimoine. Mais on pourrait objecter que dans ce cas, les raisonnements proposés pour les revenus, notamment en termes de rémunération d’un service réel, sont relativement en défaut. D’un côté en effet, certains peuvent accumuler des fortunes réellement énormes qu’on peut juger disproportionnées - le cas extrême de nos jours étant celui des (jeunes) propriétaires des GAFAM (Google Amazon Facebook Apple Microsoft). D’un autre côté, les inégalités de patrimoine sont en partie appréciable héritées : ce n’est alors pas le détenteur qui a fourni le service, qui une fois rémunéré puis épargné, s’est accumulé en patrimoine transmis ensuite.

La première question à évoquer à propose des patrimoines est d’abord celle de la propriété des biens et notamment des actifs économiques. Sauf à les donner pour l’essentiel à l’Etat, ils sont propriété de quelqu’un. Dans ce cas la tendance à une forte inégalité est inévitable, même si on peut tenter de la corriger. Les fondateurs des GAFAM n’ont d’ailleurs rien volé à qui que ce soit (hors cas de comportements non-concurrentiels). Quand Oxfam vous explique que 65 milliardaires possèdent autant qu’un milliard de personnes, cela n’a pas de sens direct : certes, ce milliard de personnes, en grande partie africain ou indien, ne possède rien, ou des terrains et objets sans valeur marchande appréciable ; mais d’un autre côté les Gates, Bezos ou autres ne leur ont rien pris ; ils ont imaginé des formules et par là des entreprises, qui se sont appréciées en Bourse parce que leur potentiel de gain s’est avéré énorme. Cette situation pose un gros problème en termes de pouvoir, comme on le reverra, et ils ont du fait de leur fortune des devoirs immenses. Mais ce n’est pas à proprement parler injuste.

De façon plus fondamentale, une société décentralisée est une société où la propriété n’est pour l’essentiel pas entre des mains uniques, y compris celles de l’Etat ; car la société existe en dehors de l’Etat et avant lui. J’ai évoqué cette question dans L’Argent Maître ou serviteur (les citations ci-après sont de ce livre). Comme je le relevais, à nouveau, si de l’argent est investi dans des actifs, il est détenu par quelqu’un, et normalement ce n’est pas que par des institutions publiques (Etat et autres), et donc il est l’est par des personnes, directement ou non. Il y a donc naturellement et légitimement une fonction de détention privée d’actifs importants, de ce qu’on appelle des fortunes, investies dans des biens de production, et si possible activement gérées dans le sens du bien commun.

La question de l’héritage

Dans ce cadre, un propriétaire transmet normalement ses biens librement. Ce faisant, il ne contrevient en soi ni à la justice commutative, ni à la distributive. Il est légitime que quelqu’un veuille léguer sa propriété, sinon le terme de propriété a peu de sens : avoir un bien veut dire pouvoir en disposer. En outre ces fortunes ont en partie importante une dimension familiale. D’abord une des raisons de leur constitution est de permettre aux générations futures de disposer de moyens qui leur permette d’agir et à leur tour de faire du bien, là aussi dans le sens du bien commun. Certains estiment cependant qu’il n’est pas juste de faire hériter ses enfants. Mais on ne voit pas le progrès collectif qui résulterait de la disparition de fortunes privées au profit du seul Etat, donc on constate chaque jour les limites en matière tant de création économique que d’inclusion sociale.

Dans le contexte américain, certains contestent l’héritage, mais ne remettent pas en question la libre disposition de ses biens ; mais ce n’est pas pour les donner à l’Etat. Ce peut être pour en doter des fondations, qui sont en soi de bonnes institutions pour affecter une certaine fortune à un objectif de bien commun (même si le dispositif est parfois détourné). Pour d’autres, léguer à ses enfants n’est pas le bon moyen pour contribuer au bien commun. Ils préfèrent que chacun prenne la responsabilité de l’argent qu’il a gagné, et donne d’autres la totalité de leur richesse. Cette conception a l’avantage de laisser l’initiative aux personnes, et de garder la possibilité de fortunes privées, tournées vers le bien commun, notamment par le biais de cet excellent outil que sont les fondations. Mais elle méconnaît la légitimité de la communauté familiale. En outre, on l’a dit, il faut dans une économie décentralisée que la propriété privée assume la gestion d’actifs importants, si on ne veut pas tout étatiser. On ne peut pas tout faire par des fondations, car la logique d’une fondation implique que des instructions précises leur soient données au moment de leur constitution, dont un conseil composé de fiduciaires ou ‘trustees’ vérifie la mise en œuvre. C’est très bien en soi (si ces instructions sont bien orientées) mais ce peut être un facteur important de blocage de l’économie s’il y en a trop, de rigidité. D’où le besoin de fortunes privées. Et sans héritage, celles-ci resteront limitées : l’Etat raflera l’essentiel à chaque génération. Vouloir léguer à ses enfants un patrimoine est donc en soi un objectif légitime – sachant évidement que cela suppose qu’on les ait éduqués pour pouvoir bien l’utiliser. Dit autrement, il y a priorité au bon usage de la richesse par rapport à sa distribution. Et cet usage vertueux qui s’apprend notamment en famille. Si on comprend bien ce que veut dire la détention d’une telle fortune sur le plan moral, si on la prend comme une responsabilité qui vous est confiée personnellement, lourde mais passionnante, ce peut être très positif pour la société et surtout cela rend des services irremplaçables. L’étude de l’histoire montre qu’aucun des progrès qu’a fait l’humanité dans les sciences, les techniques ou la culture, n’aurait été possible sans de riches personnes qui en ont assumé les risques. Celui qui est dans cette situation doit donc en assumer consciemment et résolument les conséquences.

Rappels factuels sur le long terme

On peut objecter que cela débouche sur des inégalités considérables à terme, ce qui paraît à nouveau justifier une certaine redistribution. C’est vrai et on y reviendra. Mais il ne faut pas croire que l’objectif d’une détention égalitaire soit réaliste. Quand on regarde les faits en perspective historique, la question apparaît bien plus intraitable que tous les plans d’action ne le laissent supposer. Déjà, la mobilité sociale réelle est en général relativement faible, comme le montrent les analyses ; elle peut varier mais sans jamais devenir considérable, et elle demande plusieurs générations. Un panorama historique fouillé de l’inégalité a été dressé par Walter Scheidel. Je l’ai évoqué dans un précédent article (www.pierredelauzun.com/Reduire-les-.... Il montre qu’au cours de l’histoire les inégalités n’ont été réduites de façon réellement forte qu’au prix ou à l’occasion de violences considérables et exceptionnelles, qu’il range dans quatre familles : les guerres totales du XXe siècle ; les révolutions radicales (notamment communistes) au même moment ; un effondrement des structures étatiques (comme la chute de l’Empire romain) ; et enfin des pandémies exceptionnelles comme la peste noire. Et encore, dit-il, leurs effets finissent toujours par s’éroder plus ou moins rapidement.

Certes, le fait est que les sociétés européennes connaissent aujourd’hui encore un niveau d’inégalité plutôt modéré selon les critères historiques. Mais cette situation remonte aux deux guerres mondiales et aux crises de l’époque, qui ont provoqué une réduction, voire parfois une liquidation sans précédent des avantages de revenus et de fortunes considérables qui prévalaient avant 1914 (par la fiscalité, et par la ruine directe, due à l’effondrement de la valeur de plusieurs classes d’actifs). Il en est résulté en outre une fiscalité très élevée, justifiée au départ par l’effort de guerre ou ses séquelles, puis réutilisée pour la redistribution. En outre, toujours du fait des guerres, des économies autocentrées sur base nationale se sont mises en place, permettant une autre innovation majeure de l’époque, qu’on a appelée selon l’optique fordisme ou socialdémocratie, caractérisée non seulement par une redistribution importante, mais surtout par une politique de salaires élevés, largement sous contrôle public. D’où d’ailleurs les Trente glorieuses de croissance fort après-guerre. Mais le tout n’a été possible que parce que les économies étaient devenues fortement autocentrées, après la crise de 1929 et les guerres. Or comme on sait cette situation n’a pas duré, notamment du fait de l’ouverture des frontières et de la mise en concurrence des capitalismes. Depuis lors, le schéma est soumis actuellement à de fortes pressions du fait de la mondialisation, et tend à s’éroder ; parallèlement les inégalités remontent. En revanche, Scheidel montre de façon convaincante que les effets vraiment égalisateurs d’une politique publique de temps de paix sont relativement limités, s’ils ne sont pas accompagnés comme on l’a dit d’un choc très violent, interne ou externe. Cela ne les condamne pas, mais cela montre leur limites.

L’analyse de Piketty

La question est traitée avec des conclusions différentes par Thomas Piketty (Le capital au XXIe siècle, et Capital et idéologie), dont l’analyse de réduction des inégalités se concentre sur l’expérience du XXe siècle (ses analyses sur les époques antérieures portent plutôt sur l’idéologie. Il montre lui aussi la concentration considérable des patrimoines dans tous les pays développés avant 1914 (ce qui met d’ailleurs en évidence l’échec de la Révolution dans l’égalisation des propriétés), et sa considérable réduction à partir de la guerre, et jusque vers 1980. Son analyse souligne, plus que l’effet directeur des guerres ou la baisse de valeur des actifs - sur lesquels il insiste peu, le rôle des mesures politiques prises notamment immédiatement après les deux guerres ainsi que dans les années 30. Il s’agit essentiellement des impôts sur le revenu et sur les successions, faibles avant 1913 (toujours moins de 10%) et qui passent ensuite à des taux maximum allant jusqu’à plus de 80%, notamment aux Etats-Unis et en Grande Bretagne. Plus des mesures économiques comme les blocages de loyer ; ou encore les nationalisations. Il note que cela a financé l’Etat social et éducatif, passé de 10% à entre 30 et 50% du revenu national. Cela a réduit les inégalités sensiblement, sans toutefois les faire disparaître : en France la part de revenu des 10% les plus élevés était de 20 fois celle des 50% les plus bas avant 1913, mais encore de 8 fois vers 2010. Il admet cependant qu’on est revenu depuis à 20% aux Etats-Unis, et cela dit-il essentiellement au détriment des 50% les plus pauvres et au profit du centième le plus pourvu. En Europe en revanche la hausse des inégalités après 1980, réelle, est restée relativement contenue, notamment en France ; d’après lui ce n’est pas dû à la redistribution fiscale, mais aux revenus primaires, restés moins inégaux qu’aux Etats-Unis.

Piketty déduit de tout ceci que la réduction massive des inégalités est réalisable et bénéfique. Nous reviendrons ci-après sur ses propositions. Mais son analyse est contestable. D’une part il se base essentiellement sur une expérience très particulière, celle du premier XXe siècle (guerres mondiales et révolutions) qu’on vient de citer, et il la confond avec une possibilité générale ; et d’autre part il lui attribue des bienfaits indus. Mettant en avant les seules mesures fiscales, liées pourtant à la conjecture très particulière de deux guerres mondiales ravageuses, sans parler de la crise de 1929, il néglige la formidable impulsion qu’elles ont donné à l’emprise de l’Etat sur la vie des pays concernés et leurs économies - sans compter la peur du communisme, après la Révolution d’Octobre. De plus, dans son analyse de la réduction des inégalités il néglige le rôle de l’effondrement de la valeur de la plupart des actifs, tant du fait de l’inflation et des guerres que de la crise : elles ont pourtant un rôle central dans la disparition des rentiers. Quant aux bienfaits de ces mesures, il tend à les exagérer aussi : ni l’éducation populaire, ni la sécurité sociale, ni le suffrage universel n’en résultent (comme le montre l’Allemagne bismarckienne) du moins dans leur principe. Même si, notamment sur le plan social, cette fiscalité très renforcée leur a permis de prendre des proportions considérables. En résumé, l’analyse de Piketty elle-même montre le rôle très particulier joué par les circonstances de l’époque, et notamment l’extrême violence qui a secoué les sociétés d’alors. Sur ce point l’analyse de Scheidel paraît plutôt confirmée. Dès lors la possibilité de mesures aussi radicales à l’avenir paraît aléatoire, hors crise majeure.

Cette question prend une importance particulière à notre époque, qui comme on l’a dit voit une baisse relative de la part des classes moyennes, et une augmentation sensible de la part des plus riches, notamment les 1% voire même les seuls 0, 1 % les plus favorisés. L’évolution future risque d’accentuer ces tendances, avec la montée des pays émergents et le développement de la numérisation, notamment de ce qu’on appelle intelligence artificielle (IA). Ces tendances lourdes peuvent être en partie orientées ou contrées par les politiques publiques, soit de redistribution, soit plus encore de positionnement dans la compétition internationale et de plus ou moins grande protection, mais comme on vient de le voir, en partie seulement.

Ces analyses n’invalident pas les efforts raisonnables faits pour limiter les inégalités en assurant un certain niveau de redistribution. En témoigne le fait que la situation des pays développés depuis 1970, si elle va partout dans le sens d’une plus grande inégalité, le fait de façon variable, les pays anglosaxons étant devenus les plus inégaux, d’autres comme les Scandinaves ou la France ayant sensiblement atténué le phénomène. L’avenir dira si c’est tenable sur la durée. Mais il n’en reste pas moins que les efforts pour contenir les inégalités ne doivent pas être confondus avec une transformation en profondeur de la réalité sociale, laquelle n’est en général réalisable que par des révolutions aux effets désastreux, ou des chocs d’une violence comparable. Dans la pratique, l’extraordinaire énergie politique qu’exige un tel bouleversement n’est normalement pas disponible dans la société, les avantages éventuelles étant a priori douteux pour la plupart des gens en regard de l’incertitude et des risques associés.

La redistribution : perspectives utopiques

Il n’est donc pas évident que la redistribution massive de la propriété soit une voie vraiment efficace en termes de patrimoine ; de plus, outre les considérations générales sur la justice déjà exposées, il n’est pas non plus prouvé qu’elle serait justifiée ou bénéfique, même si elle était tentable. Mais que proposent les réformateurs radicaux ?

Un expert bien connu comme Atkinson propose par exemple une dotation en capital pour tous (10 000 € ?) financée par les droits sur l’héritage. La justification en est la constitution d’un capital de départ. Mais il est douteux que cela donne une base consistante pour démarrer efficacement. Pour la plupart, ce sera très insuffisant, tandis que d’autres le gaspilleront. Et cela resterait vrai même si on augmentait le chiffre. On sait que certains vont bien plus loin, comme les partisans de la ‘démocratie de propriétaires’ (Meade et Rawls). Souhaitant généraliser la propriété, ils proposent une taxation de la fortune systématique, tant annuelle qu’au moment des successions, afin de plafonner le montant accumulable, tout en assurant à chacun une dotation de départ. Mais cela reste peu précis, et ne répond pas à des questions centrales pour l’organisation de la société. Qui détiendrait les entreprises ? Soit chacun voudrait vendre dès que possible ses titres pour faire autre chose que détenir de l’argent, mais qui achèterait ? Soit cette détention serait bloquée, la propriété restant divisée et de ce fait aux mains des gestionnaires de fond, étant entendu que le seul actionnaire important en serait l’Etat. Outre que cela retirerait à l’effort de chacun une de ses motivations majeures, cela donnerait dans les faits à l’Etat un pouvoir quasi absolu. Mais sans faire disparaître le problème central des priorités que se donnent les propriétaires, qui est essentielle pour l’orientation de l’économie et donc pour le bien commun.

Les mêmes remarques valent pour les propositions de Thomas Piketty, qui s’inscrivent dans cette ligne. Elles sont malgré les apparences très radicales, conformes à une analyse qui met certes en avant la « justice comme participation et délibération », mais en réalité insiste surtout sur l’égalité comprise comme le critère ultime absolu. Si en effet il propose un impôt sur le revenu (remplaçant en outre les cotisations sociales) et deux impôts sur le patrimoine très alourdis par rapport à la situation actuelle, le premier est supposé rapporter 45% du revenu national et les deux autres 5% seulement. Si le premier est très sensiblement alourdi par rapport à la situation actuelle, et plus redistributif, il ne change pas massivement la réalité ; en revanche le second représenterait une vraie révolution, aboutissant à la disparition à terme de tous les patrimoines un tant soit peu significatifs. Or faire une révolution pour 5 % du revenu national n’a pas de sens fiscal ; il n’est proposé que parce qu’on s’inspire d’une idéologie égalitaire absolue. Dit autrement, on confisque pour assurer une égalité absolue et non pas parce qu’on a besoin de l’argent.

Dans son barème indicatif, sur un patrimoine représentant un multiple de 10 fois le patrimoine moyen (lequel est de 200 000 € environ) on prélèverait 5% annuellement et 60% en cas de succession. Sur les patrimoines représentant 10 000 fois le niveau moyen (donc environ 2 milliards), ce serait 90% chacun. Dans ces conditions, comme il l’indique d’ailleurs, il ne s’agirait plus que d’une propriété temporaire. D’autant que les ‘outils de travail’ seraient pleinement inclus. C’est donc bien une révolution radicale : toute accumulation de patrimoine un tant soit peu significative serait de fait impossible. Déjà, 5 % est sensiblement plus élevé que le rendement réel du capital sauf exception ; cela exclut donc qu’un patron d’entreprise en soit propriétaire, dès le niveau PME - hors toutes petites. Piketty justifie cela notamment en considérant d’une part que la constitution d’un patrimoine dépend en partie de la société, et pas seulement de l’intéressé, et d’autre part qu’un patrimoine doit contribuer aux charges communes. Ce qui est exact, mais cela ne justifie pas les mesures confiscatoires qu’il propose, que seule la passion égalitaire explique. L’intention nivelante est confirmée par le fait qu’il complète ces mesures par une taxation progressive des émissions carbone (censément pour protéger les plus pauvres de l’impact) ; ainsi que par des quota d’accès au système éducatif supérieur, réservé aux citoyens les plus pauvres. Très logiquement une telle machinerie de réduction systématique des inégalités déboucherait sur une économie totalement étatisée.

Toutes ces mesures fiscales permettraient dans son plan une dotation en capital de 120 000 € à chacun, bien plus consistante que celle d’Atkinson. Donc dit-il chacun commencerait sa vie professionnelle avec 60% du patrimoine moyen, et cela contribuerait enfin à doter les 50% les plus pauvres d’un patrimoine, ce qui n’a jamais été le cas. Notons cependant que le coût annuel d’une telle mesure serait de l’ordre de 100 milliards. Là encore la volonté égalitaire est manifeste. Sachant que la plupart des gens soient dépenseraient la dotation soit achèteraient un logement : c’est sympathique, mais cela ne résout rien sur la propriété de l’économie ; et cela enlèverait toute signification à l’idée d’épargne, ou de constitution de patrimoine du fait de ses efforts au cours de sa vie. Les cailles vous tomberaient toutes rôties. Mais inversement si vous réalisez quelque chose dans le champ économique, on vous le confisquerait. Pourquoi alors se remuer ?

Pour expliquer que son plan est réalisable sans effondrement de la croissance, Piketty met en avant l’exemple de l’après-guerre comme d’un succès montrant qu’un redistribution forte est favorable à la croissance. Mais outre qu’il va sensiblement plus loin que les barèmes pourtant élevés de l’époque, il néglige d’examiner l’ensemble des systèmes fiscaux de ce temps, et notamment les moyens non négligeables existant alors pour tourner les taux maxima, auxquels seuls il s’intéresse. Par ailleurs, l’après-guerre était une époque de reconstruction (en Europe) et de suprématie totale (aux Etats-Unis), extrêmement particulière. La croissance était alors autrement plus aisée à réaliser. Cela d’autant plus qu’elle était en outre largement autarcique, et donc que le schéma vertueux social-démocrate fonctionnait (augmenter le revenu des salariés augmentait d’autant la demande adressée aux entreprises). Ce qui est devenu faux avec la mondialisation. Reconnaissant cependant que cette mondialisation a instauré à la fois une compétition fiscale entre Etats, et une montée des idéologies identitaires au sens large, Piketty admet que ce qu’il propose suppose un degré très élevé de coopération internationale, confirmant l’idée qu’une économie un tant soit peu ouverte rend très difficile (en fait impossible) une réduction forte des inégalités. Or cette coopération est actuellement totalement hors de portée. Le schéma est donc largement utopique (en supposant d’ailleurs qu’il soit désirable).

Conclusion partielle

En fait, à nouveau, le point central est que la logique même du fonctionnement d’une société décentralisée économiquement est qu’il y ait une certaine concentration des fortunes. On peut la limiter dans une certaine mesure, mais jusqu’à un certain point, après lequel on passe dans une économie administrée et une société étatisée, potentiellement totalitaire. Dit autrement, si on admet comme nous le faisons ici qu’une société sera meilleure s’il y a une grande liberté et décentralisation, les fortunes ne peuvent être égales. Mais bien entendu cela ne justifie ni telle ou telle répartition donnée dans une situation bien précise, si elle a des effets tellement négatifs qu’il vaut mieux que l’autorité publique intervienne pour la rectifier (malgré la violence que cela implique) ; et cela n’exclut pas une redistribution fiscale, selon une logique proche de ce que nous avons vu pour les rémunérations. Des réformes agraires bien menées peuvent donc être justifiées cas par cas (propriétés sous-utilisées, ou exploitants agricoles compétents mais exploités par des propriétaires parasitaires) etc.) ; il peut en être de même en cas de pouvoir excessif de certains (voir ci-après). En outre une certaine érosion des vraies fortunes peut se justifier si la distribution est vraiment trop inégale, sans bénéfice public. Mais on en reste alors dans la régulation, on ne change pas le fait de base de cette distribution des richesses en soi inégale.

En définitive, l’objectif ne peut pas et doit pas être une société égalitaire, qui n’a jamais existé et n’a en définitive pas beaucoup de sens. Mais surtout cela implique un erreur de perspective. L’objectif est d’œuvrer pour plus de justice, et au-delà de la justice, pour plus de solidarité, au vrai sens du terme. Or la justice ne se confond pas avec l’égalité arithmétique maximale. C’est évident de la justice commutative, ne serait-ce qu’au vu de la diversité des talents. Mais c’est vrai aussi de la justice distributive, qui vise fondamentalement notre rapport à la société : ce que nous en retirons, et ce que nous lui apportons. Or il est évidemment inégal dans les deux cas. On peut même considérer que sans inégalité, c’est-à-dire sans concentration des moyens sur quelques-uns, le progrès n’aurait jamais été possible au cours de l’histoire. Mais bien sûr, en même temps, une part appréciable des inégalités constatées peut être choquante et contre-productive.

Cela nous rappelle en outre à nouveau deux points centraux. Tout d’abord, ce qui importe n’est pas principalement la répartition de ces pouvoirs que sont les propriétés, mais dans une large mesure l’orientation des propriétaires, quels qu’ils soient : c’est ce que les gens ou les institutions font des moyens qu’ils ont. Ce qui pose directement la question de la responsabilité sociale des propriétaires, et de l’investissement socialement responsable, que j’évoque dans d’autres articles.

Plus largement, du point de vue des personnes et notamment des plus modestes, une analyse quantitative, en inégalités de fortune ou de revenus, a son importance, mais le critère ultime n’est pas l’égalité, assez largement utopique ou totalitaire, et vite injuste, mais la considération de la place de chacun dans la société, de ce qu’ils y font ou peuvent faire. Je reviendrai sur ce point essentiel dans mon troisième article.

Inégalités et pouvoir

Une autre problématique liée aux inégalités est celle du pouvoir, du pouvoir que donne le fait d’être pourvu d’une vrai fortune. Une approche éthique conduit naturellement d’abord comme on l’a vu à souligner leurs devoirs correspondants, à l’évidence considérables. S’agissant de leurs dépenses, j’ai évoqué le sujet plus en détails dans d’autres livres (notamment L’Evangile le Chrétien et l’Argent et L’argent maître ou serviteur ?). Historiquement, à côté des pouvoirs publics et de l’Eglise, les détenteurs de moyens importants ont joué un rôle décisif dans le développement de la civilisation, notamment des arts et lettres, mais aussi de l’économie et d’autres causes. Mais ils avaient à l’époque une forme de devoir social, d’éthique personnelle, sinon de vanité bien orientée, qui leur imposait un devoir qualitatif, dont les effets ont été historiquement immenses, et plutôt positifs. Il n’en est plus de même maintenant. Beaucoup d’entre eux aspirent à ne plus être visibles, ou considèrent que le niveau de leurs impôts les dispense de tout effort au service de la communauté. Ce qui est une aberration profonde. Là encore on dépasse la taille de ce court article, et le champ de l’économie ; mais cela n’en interpelle pas moins celle-ci, car c’est par elle qu’ils ont obtenu ce potentiel considérable, qu’ils n’utilisent pas ou mal.

La question se pose également en termes de pouvoir sur la société. On entre ici en partie dans un champ qui est plus politique qu’économique, mais il est important. A partir du moment où des gens, seuls ou en groupes, ou tous ensembles, jouissent de moyens importants, ils exercent un pouvoir. Il est donc essentiel dans l’analyse du rapport des personnes à la société de mesurer, dans chacune de ces sociétés, ce qu’est ce pouvoir, comment il s’exerce, et dans quel sens. C’est en un sens la question des élites, dans sa dimension économique. Une dimension plus proprement politique sera évidemment les modes d’exercice de ce pouvoir. Mais tout aussi importante sera à nouveau la culture de ces élites : leur système de valeurs et leur action effective. Autrefois, on l’a dit, les élites avaient au moins un sens aigu de l’importance de la culture au sens propre, arts, sciences, littératures. D’où leur apport historique. Or c’est très important pour mesurer ce que chacun retire de la société, objet de ce chapitre, car pour retirer quelque chose, il faut qu’il y ait création et apport par d’autres.

L’enjeu est aujourd’hui énorme. D’un côté, on ne peut pas dire que la culture de nos élites soit particulièrement impressionnante, pour parler aimablement. Mais d’un autre côté, ils n’ont jamais eu autant de moyens. Relevons à ce sujet un fait important, qui concerne les fortunes privées et leur nouveau pouvoir. Notre époque fait en effet apparaître un risque bien plus important qu’il y a 30 ans ou plus : la réémergence de fortunes considérables, mais pas nécessairement bien orientées, donnant un pouvoir sans précédent. Je parle ici de ce problème mondial qu’est l’apparition d’une classe surpuissante et très privilégiée de multimilliardaires : ces immenses fortunes issues soit de la création de nouvelles entreprises, essentiellement après la vague internet (notamment, à nouveau, les GAFAs) ; soit de la rente minière, surtout pétrolière (péninsule arabique, etc.) ; soit d’ailleurs, ainsi celle de spéculateurs financiers comme Georges Soros. Une telle émergence, rapide et énorme, n’est historiquement pas si fréquente à un tel niveau, même dans les périodes capitalistes. Elle est porteuse d’effets considérables, bien au-delà du pur effet d’inégalité déjà évoqué (mais qui est ici massif). Car le fait le plus important est que ces personnes disposent de sommes immenses leur permettant d’orienter la société dans un sens ou un autre, soit par leurs investissements, soit par leurs dons, soit par leur activité (Facebook, Twitter etc.). Certes, on l’a dit, il est en soi bon que des riches investissent et donnent. Mais ici les sommes sont exceptionnelles. Or les orientations de leurs détenteurs, quand ils en ont, sont principalement dominées par l’idéologie de l’époque, qui n’est pas bonne. Par exemple, en faveur de mœurs choquantes pour les uns, de propagande islamiste pour les autres, de politiquement correct pour la plupart. Il y a là un vrai danger collectif, qui est considérablement sous-estimé. Or l’impact sur la vie collective peut en être massif. Mais en même temps, ce n’est a priori pas une autorité mondiale qui y mettra bon ordre. Ici encore, s’il y a un niveau de moralité possible (toute relative, et variable selon les réalités locales), c’est à ce jour encore au niveau national, et dans la coopération entre nations. Mais encore faut-il en être conscient, et agir comme il le faut, car à nouveau les enjeux sont considérables. Comme en outre les entreprises qu’ils sont fondées sont à tendance monopolistique, une intervention publique peut s’avérer nécessaire.

Rappel : un troisième article examinera la question à mon sens déterminante, celle de la participation des personnes à la société.












































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