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Mensuram bonam et l’investissement dans une perspective de foi


jeudi 29 décembre 2022









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Voilà un document important du Vatican, le premier sur le sujet, salué comme tel par les grands média, Wall Street Journal et Figaro en tête. On connaît le long travail de développement que le Magistère universel accomplit dans l’édification de la Doctrine sociale de l’Eglise ou DSE. Le pape François y a contribué notamment avec Laudato Si dont on connaît le retentissement – même si Fratelli tutti appelle une appréciation plus nuancée.

Mais il est un domaine où la DSE restait peu diserte, malgré plusieurs pages bien senties, c’est la finance. Or c’est par un paradoxe apparent avec le pape François que, sous l’égide du cardinal Turkson (1), un effort particulier a été fait en ce domaine, notamment avec Oeconomicae et pecuniariae quaestiones (2018) ou OPQ, traitant de la finance en général en collaboration avec la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Et voici Mensuram Bonam, qui traite de l’investissement financier dans la perspective de la foi catholique. Visant plus particulièrement les institutions d’Eglise qui ont des fonds à gérer, afin de les aider dans la recherche de la stratégie la plus cohérente avec leur foi, il s’adresse aussi à tous les catholiques - et plus incidemment à toute personne. Mais on notera que ce nouveau texte, qui était prévu pour paraître sous l’égide du dicastère, sort finalement comme document de l’Académie Pontificale des sciences sociales, dont le cardinal est devenu chancelier. Ce n’est donc plus un texte magistériel mais le lancement d’une réflexion et action collectives. Mais si plusieurs conférences épiscopales avaient abordé la question, c’est le premier document venant du Vatican à en traiter. Sans doute perfectible, c’est donc une étape importante.

On sait le développement considérable que prend l’investissement éthique ou socialement responsable dans la gestion de fonds. Au-delà même de ce domaine déjà majeur, que l’Eglise se devait d’aborder, le texte la conduit à prendre position de manière plus précise sur deux sujets. L’un est la vie économique, et particulièrement celle des entreprises, puisque la plupart de ces investissements sont faits dans des entreprises, dont on apprécie l’action sous l’angle de la préoccupation morale ou éthique, qui sont dès lors clairement reconnus dans son principe. L’autre est l’usage même de l’argent, puisque là encore il s’agit de faire un bon usage de notre argent, ce qui confirme que ce bon usage existe. C’est là un point majeur, qu’il convenait de préciser. On parle encore bien trop peu d’argent dans le milieu catholique, du moins dans la période moderne, ce qui contraste d’ailleurs avec la franchise des époques anciennes. Et trop souvent c’est pas des anathèmes peu constructifs.

Aperçu du texte

Le texte comprend plusieurs parties, avec un préambule théologique et un rappel de la Doctrine sociale de l’Eglise, et ensuite un développement sur les méthodes utilisables pour orienter l’investissement dans la perspective catholique, complété par un répertoire fourni de critères d’exclusion ou de réflexion possibles.

Plus précisément, le texte fait référence aux principes posés dans la Doctrine sociale de l’Eglise (DSE), selon le Compendium de la DSE : la personne et sa dignité (droits de l’homme compris), le bien commun, la subsidiarité et la participation, la destination universelle des biens de la terre, en y ajoutant la durabilité et le souci de la création, à la suite de Benoît XVI et du pape François. Le texte décrit ensuite la variété des voies qui peuvent être suivies : gestion directe des actifs, gestion collective (SICAV), investissement d’impact ou plus ciblés etc. Il insiste en détails sur la nécessité d’un engagement actif dans le dialogue avec les entreprises comme avec les professionnels de la finance ; ainsi que sur la coopération entre catholiques sur ces différents sujets. Quant au choix des méthodes de sélection, il admet plusieurs voies : l’investissement à impact (impact investing), ou le choix des meilleurs dans leur catégorie (best in class), évalués selon une série de critères et notamment les rapports de l’entreprise considérée avec ses parties prenantes. Le terme dominant dans la littérature profane sur le sujet, ESG (environnement, social, gouvernance), est évoqué plutôt positivement, mais sans être mis au rang de référence, la perspective de l’Eglise étant plus large et parfois différente.

Des développements appréciables sont alloués à l’approche par exclusion, favorite dans le monde anglosaxon - tout en admettant la complexité de la question dans le cas des entreprises à activités multiples. Si dans certains cas l’exclusion demandée est totale comme pour l’avortement, dans d’autres la rédaction est moins nette et laisse un place appréciable à l’interprétation. Mais l’annexe qui les précise est quelque peu condensée et parfois expéditive. On peut comprendre par exemple que l’alcool (y compris le vin de la messe), l’armement et le nucléaire sont à éviter – ce qui est pour le moins contestable sous cette forme abrupte.

Quelques réflexions immédiates

On peut souligner plusieurs dimensions de ce texte qui manifestent un choix qui n’allait pas de soi dans le contexte de la Doctrine sociale.

Le premier est l’intitulé même : il parle de mesures basées sur la foi (« faith-based measures »), ce qui n’est pas en général le cas des textes relevant de la DSE, qui se réfèrent bien entendu à la foi, mais également à la loi naturelle ou de la raison, plus parlants pour les non-catholiques. Même s’il souligne qu’il peut et doit aussi aider les non croyants. C’est une différence d’approche avec OPQ, qui se réfère plus explicitement à la loi naturelle.

Le second est la diversité même des approches considérées possibles : il s’agit dans une mesure importante plus d’aider les choix qu’effectuent sous leur responsabilité les institutions gérant des fonds, que de les canaliser vers une méthode ou un choix particuliers. Ce qui peut surprendre là aussi, au vu des enjeux ; mais peut s’expliquer par la diversité légitime des points de vue, qui relève de la responsabilité prudentielle des investisseurs. Mais cela a un inconvénient : il ne sera dès lors pas immédiat pour les personnes concernées d’en tirer des conclusions pratiques. Un autre risque est que certains prendront l’annexe sur l’exclusion comme référence principale, alors que ce n’est qu’une liste de points de réflexion.

En revanche, l’appel est très ferme sur le besoin même d’une telle réflexion. La raison en est rappelée dès la préface : le devoir que la Bible souligne d’un responsabilité morale dans le gestion de nos biens, la propriété privée étant subordonnée à la destination universelle des biens et donc du bien commun. L’activité d’investissement entre alors dans le cadre des œuvres qui ont un lien indissoluble avec la foi. Sachant que comme il est rappelé, le souci moral, et notamment l’impératif du bien commun, ne s’opposent pas aux exigences d’une bonne gestion, et notamment de veiller à une rentabilité raisonnable des actifs investis. En ce sens le texte reconnaît la légitimité en soi d’un investissement financier, s’il est réalisé dans l’esprit et avec les orientations voulues. Ce qui est intéressant sous le règne du pape François.

En conclusion, avec ses limites indéniables, ce document est à la fois un texte prudent, et une étape importante par le sujet même qui est abordé, la reconnaissance de la possibilité d’une économie et finance éthique en contexte de marché, et le rappel de l’impératif moral que cela comporte notamment pour le catholique. Saluons-le donc, mettons-le en œuvre, et enrichissons la réflexion : nous ne sommes qu’au début du processus.

(1) Préfet du Dicastère pour le service du développement humain intégral jusqu’à fin 2021, devenu ensuite chancelier de l’Académie Pontificale des sciences sociales.

Paru dans la Nef janvier 2023.

Texte français

https://www.pass.va/content/dam/cas...

Texte anglais

https://www.pass.va/en/events/2022/...

Tribune des Echos

https://www.lesechos.fr/idees-debat...

Documents joints


















































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