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Se débarrasser de la mythologie révolutionnaire : Ukraine, printemps arabe


lundi 12 mai 2014









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La triste dérive ukrainienne

La triste dérive ukrainienne nous prend à nouveau en porte-à-faux. Pourtant l’unanimité médiatique est formelle : le méchant Poutine agresse sauvagement et sournoisement la gentille démocratie ukrainienne en fomentant artificiellement une agitation séparatiste dans les parties russophones d’Ukraine.

Il suffit pourtant de consulter n’importe quelle source compétente pour savoir que l’Ukraine, sa population et son histoire, sont des réalités complexes, souvent douloureuses, et qu’une approche à l’américaine en blanc et noir, opposant le camp du bien et le camp du mal est à la fois fausse et gravement contre-productive.

Rappelons simplement que l’Ukraine historique, sous les tsars, n’était pas l’actuelle, que l’Est et le Sud ont d’importantes populations russophones, que son économie est différente de l’Ouest et bien plus intégrée dans l’économie russe, que la dernière guerre a été vécue de façon très différente, avec des souvenirs très douloureux etc. A l’inverse l’extrême ouest est culturellement bien plus proche de l’Europe centrale que de la Russie qu’il n’a que peu connue. Et le centre du pays est entre les deux : partie ancienne de l’Etat russe mais constituant un peuple différent, en outre martyrisé sous Staline.

Concrètement, l’Ukraine est venue à l’indépendance avec la dissolution de l’Urss, qui dans le contexte de l’époque, remettant en question un état de fait prévalant depuis plus de 70 ans, n’a pas procédé à une révision des frontières mais a constitué de nouvelles nations sur la base de frontières jusques lors internes à l’Urss. C’est ce qui explique les mélanges de populations et l’artificialité de ces frontières. La diaspora russe qui en résulte, avec plusieurs dizaines de millions de personnes n’a son équivalent nulle part ailleurs. Elle a d’ailleurs son pendant en économie, le système soviétique intégré laissant en héritage un degré très élevé d’interdépendance notamment industrielle.

Rien de tout cela ne justifierait un impérialisme russe, que cela soit le cas du régime russe actuel ou non. Mais cela montre à nouveau que la situation est complexe et délicate. Si on revient à l’Ukraine il s’agissait alors de bâtir un nouvel équilibre national entre des populations hétérogènes ayant de forts motifs, historiques et autres, de se méfier les uns des autres. Ce n’est pas impossible mais il faut d’une part du doigté, et d’autre part un degré élevé d’autonomie locale. C’est pourquoi l’idée fédérale était et reste une bonne idée : que les Russes la proposent ne lui enlève pas son sens. Mais surtout il fallait respecter la situation du pays, intermédiaire entre l’Europe occidentale et la Russie.

L’invraisemblable comportement occidental à propos des événements de Maidan est sur ce plan totalement irresponsable. Qu’une révolte s’oppose au régime alors en place, et avec de bonnes raisons objectives est une chose. Mais on aurait dû alors immédiatement identifier le risque de rupture interne que cela pouvait entraîner. L’objectif aurait donc dû être d’accompagner intelligemment la recherche d’une solution acceptable pour tous les Ukrainiens, donc de compromis. En acceptant l’idée que l’Ukraine ne peut par nature être ancrée uniquement à l’Ouest (pas plus qu’à l’Est d’ailleurs).

Au lieu de cela on s’est embarqué dans l’exaltation romantique et irrationnelle de la révolution, oubliant les groupes d’extrême-droite qui ont été décisifs à Maidan et qu’on conspue partout ailleurs, allant même jusqu’à remettre en question l’accord passé entre les insurgés, le régime, l’EU et la Russie. Il y a eu des morts certes : raison de plus pour ne pas laisser le pouvoir à une partie au détriment des autres. Car pour l’Ukraine de l’Est ces événements de Kiev sont fondamentalement une menace. En outre la leçon a été donnée : l’émeute est un moyen d’action légitime. Résultat les gens de l’Est ont embrayé dans la même direction (qu’il y ait éventuellement eu des agents russes n’enlève rien au soutien populaire évident). Il n’y a aucune différence de légitimité entre les émeutiers du Donbass et ceux de Kiev. Si les uns peuvent former des gouvernements les autres aussi. Et les morts de ces zones valent bien ceux des autres.

Sans parler de la situation financière catastrophique, qui risque de nous conduire à y engloutir des dizaines de milliards d’euros, sans doute en pure perte puisqu’aucune réforme n’est possible dans une telle situation et que le pays coupé de la Russie est peu viable.

Est-il encore temps d’arrêter le processus ? Que déjà les apprentis sorciers cessent de nuire.

Le mythe révolutionnaire et l’emprise de l’idéologie

A la racine de ces erreurs, le mythe révolutionnaire, combiné avec l’impérialisme idéologique. Profondément ancré dans l’inconscient occidental est l’idée que les révolutions dans la rue sont des événements positifs et des facteurs de progrès. L’histoire enseigne exactement le contraire : ce sont des facteurs majeurs non seulement de violence, mais de déchirement durable, débouchant pendant longtemps soit sur l’anarchie soit sur des régimes politiques plus autoritaires et plus grossiers. Et cela indépendamment des idées mises en avant. On peut faire des révolutions stupides, dangereuses et contre-productives au nom d’idées respectables. Pourquoi ? Parce qu’une révolution est un acte de violence d’une partie de la population (en général une minorité d’ailleurs) remettant en cause non seulement le pouvoir en place, mais surtout la paix civile et les équilibres sociaux et de pouvoirs antérieurs. Cela ne peut pas ne pas être ressenti comme une menace par toute une partie de la population, a fortiori si le pays connaît des fractures importantes.

Le cas des supposés printemps arabes est ici éloquent. Un véritable raz-de-marée d’enthousiasme politico-médiatique a recouvert l’Occident, totalement oublieux des réalités locales. Le résultat, lui, est parfaitement désastreux : anarchie libyenne, pouvoir militaire encore plus musclé en Egypte, et l’effroyable guerre civile syrienne. Ce n’est qu’en Tunisie que subsiste un espoir, et il est fragile. Ce n’est pas que les régimes antérieurs étaient satisfaisants : le contraire est évident. Mais c’est que la révolution est un moyen très dangereux et très inefficace pour remplacer un régime politique par un meilleur.

Le tout aggravé bien sûr par la dimension internationale, et notamment les ambitions jamais satisfaites d’agrandir encore la zone sous influence occidentale (en fait américaine). Ce qui là encore peut se comprendre : les rapports de puissances sont une réalité internationale. Encore faut-il garder un minimum de retenue et de bon sens. Et ne pas jouer avec le feu d’une propagande inconsidérée.

Ce qui implique plus profondément de revenir sur la nature très idéologique de nos sociétés et régimes politiques occidentaux. Notre appareil politique et médiatique est tellement convaincu de la supériorité absolue et exclusive de notre agenda idéologique (même lorsqu’il est très récent et que seule une minorité s’y reconnaît) qu’il est prêt à voir immédiatement dans toute manifestation locale qui envoie les signaux appropriés le signe de la conversion de ces peuples au credo universel défini par notre système. Et à lire dans tout ce qui s’y oppose le fait de forces démoniaques. Mais si l’idéologie est utile pour les manipulateurs elle est très mauvaise conseillère ; elle occulte aux yeux des idéologues mêmes la multiplicité et la complexité de la réalité. Sans parler de la faiblesse des moyens pour véritablement influencer ce qui se passe sur place, hors déferlement médiatique à peu près aussi dépourvu de discernement qu’un tapis de bombes.



2 Messages de forum

  • Sans titre

    26 mai 2014 13:24, par Patrice COLLADO
    Dans ma jeunesse j’ai lu Mounier et Péguy et ces écrivains catholiques à la si riche culture. J’étais venu à Mounier par la lecture d’un petit ouvrage découvert sur les quais de Seine chez un bouquiniste ’destin d’une révolution’ de Victor SERGE. La revue Esprit mais aussi Etudes et Christus ont été une joie. Je la retrouve en lisant vos publications sur le net : pondération, logique, humanité y sont présentent . Merci d’être un veilleur et éveilleur de bon sens. Christ demande que nous soyons le sel de la terre : je vous en prie continuez donc de nous régaler ! PS : de tous vos livres -je les ai tous- je parcours le dernier Finance : un regard chrétien avec intérêt tant l’inconscient collectif a diabolisé l’économie . Nous sommes imprégnés de lieux communs comme les babas le sont de rhum : il est important d’avoir d’autres lectures que les médias bien pensants ! Je continuerai de vous lire avec curiosité !
  • Sans titre

    6 juillet 2014 09:39, par RD
    Malheureusement pour notre beau pays, le mythe révolutionnaire est l’une des illusions les plus puissamment véhiculées par la mythologie collective. La façon dont notre enseignement officiel et nos autorités évoquent 1789 et la terreur n’est pas sans rappeler les mensonges dont la propagande stalinienne était coutumière. Simon Schama, grand historien anglo-saxon contemporain, juif et de centre-gauche, a consacré, il y a cela vingt-cinq ans, à la révolution française une fresque remarquablement documentée et critique (Citizens, 1)89). L’auteur jouit d’un grand prestige académique et ne pouvait être rattaché à l’école réactionnaire et rejeté d’un revers de la main. Beaucoup de ses autres ouvrages ont été traduits en français, mais pas celui-là. Etrange n’est-il pas ?

































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