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Tourisme et culture de masse : la limite physique


dimanche 28 juillet 2019









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Le tourisme est devenu une industrie colossale, déplaçant chaque année des centaines de millions de personnes. Et dans ce tourisme, à côté des vacanciers purs (plage, montagne ou autres) il y a l’énorme industrie du tourisme culturel : musées, villes d’art, sites. Le réflexe est de se réjouir de cette démocratisation de la culture. Après tout, pense-t-on, en soi tout le monde a le droit de voir la Joconde, le Taj Mahal ou Venise.

L’ennui c’est que cela ne marche pas. Outre qu’on peut douter de la réalité de la jouissance esthétique ou de l’appréciation culturelle de la plupart de ces visiteurs, le point central est qu’on atteint une limite physique. Ou plutôt deux ; la première est le fait que le nombre même de visiteurs tue le plaisir culturel lui-même. La deuxième après est qu’il n’y a pas la place physique de faire défiler tout ce beau monde.

Prenons un tableau célèbre, la Joconde par exemple. Faites défiler les gens par groupe de 30, chacun restant 5 minutes, une fois dans sa vie. Pas terrible pour la contemplation, encore moins pour l’apprentissage de l’œuvre. Mais en une heure vous aurez fait défiler 360 personnes. Soir avec des journées de 12 h et 250 jours par an, un peu plus d’un million de personnes. Si on raisonne sur une vie adulte qui dure mettons 70 ans (entre 15 et 85 ans) cela aurait fait 70 millions de personnes qui l’auront vu une fois (une seule). Sur plus de 7 milliards. Un pour cent environ.

On peut modifier les hypothèses, mais la conclusion est claire. Il est matériellement impossible que tout le monde voit la Joconde une fois dans sa vie. Même s’il n’y avait pas de limite économique. Ce n’est même qu’une faible minorité qui le peut. Matériellement. Et encore, pour une satisfaction assez limitée.

Donc si on veut que toute la population humaine puisse culturellement jouir de la Joconde (ou de n’importe quelle autre œuvre) si elle le souhaite, il n’y a pas de solution dans le tourisme.

La seule solution, c’est la reproduction. Soir l’image (qui peut être excellente), soit carrément la copie. L’écrasante majorité des gens (moi compris) est parfaitement incapable de distinguer une tableau d’origine et une très bonne copie. Même les experts étaient incapables de distinguer les faux Vermeer vendus aux nazis des vrais ; il a fallu des analyses chimiques pour faire la différence. Supposons donc qu’on fasse des centaines de copies impeccables de la Joconde et qu’on cache l’original en lieu sûr : on multiplierait le nombre de visiteurs, et le temps passé par chacun. On pourrait même l’augmenter suffisamment pour rencontrer la demande réelle : nombre d’amateurs multiplié par le temps de contemplation désiré par chacun.

On dira : les gens veulent voir l’original. Peut-être, mais pourquoi, puisqu’ils ne font pas la différence ? Pourquoi d’ailleurs avoir le culte fétichique de l’original ? Dans l’ancienne Chine une excellente copie valait autant que l’original : c’est le bon sens.

C’est ce qui se passe déjà à la grotte Chauvet, ou à Lascaux : allez-y : le plaisir est même encore plus grand, car c’est mieux aménagé que l’original.

Evidemment ce qui vaut pour les tableaux, fresques, statues et objets divers ne vaut pas pour les sites ou même les bâtiments ; on ne va pas dupliquer Venise ni le Taj Mahal. Or le problème quantitatif est le même. Voire pire, car l’excès de visiteurs menace déjà la nature même de ces sites. Inévitablement on devra un jour restreindre sévèrement la visite de tels lieux. Peu importe ici le critère de sélection : la formation culturelle, le tirage au sort, la nationalité, l’argent ou un mélange de tout cela : dans tous les cas la très grande majorité de l’humanité doit impérativement renoncer à Venise et au Taj Mahal, au nom même de ces trésors de l’humanité.

Mais notre époque a sa réponse : le virtuel. Oui, le virtuel si décrié. Bien conçues, des salles spécialisées (voire peut être un jour des équipements ad hoc chez soi) pourraient permettre de promener dans Venise ou Kyoto. Ou sur le Machu Picchu. Sans les abîmer, sans pollution, ni émission de carbone. C’est donc évidemment la solution.

Allons plus loin : la condition humaine comporte en elle une limite incontournable : la limite physique. Il est temps de lui redonner toute sa place. La taille de l’espace que nous pouvons parcourir est limitée, et nous sommes très nombreux. Contentons-nous donc de la proximité, en l’aménageant intelligemment.












































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