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Traditionis custodes : la mauvaise méthode


samedi 24 juillet 2021









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Le motu proprio du pape François Traditionis custodes sur la liturgie a fait couler déjà beaucoup d’encre. J’y ajoute néanmoins ces quelques réflexions, notamment en réponse à ce que j’ai lu ici ou là. Attaché à la liturgie antique, dans laquelle j’ai retrouvé la foi, je vais souvent aussi à des messes dans la nouvelle et ne me sens nullement enfermé dans une quelconque chapelle. Je n’en ai pas moins été interloqué par ce texte.

Il est d’abord clair qu’en l’espèce et contrairement à ce qu’on dit ici ou là l’analyse de fond de Benoît XVI diffère radicalement de celle de François. Pour le premier la liturgie dite tridentine (en fait bien plus ancienne) n’a jamais été abrogée et constitue un trésor à valeur permanente. D’où le terme de forme extraordinaire. Cela n’a donc rien à voir avec une parenthèse miséricordieuse. Cela dit, il demandait non seulement la reconnaissance de la validité de Vatican II et du rite actuel, qu’il appelait forme ordinaire ; mais aussi l’enrichissement mutuel des deux formes.

François, lui, tolère ce rite là où il existe, si l’évêque le permet, mais il vise clairement son extinction. La différence est donc fondamentale, ce qui rare de façon aussi explicite entre deux papes qui se succèdent (il faut sans doute remonter au Moyen Age pour avoir l’équivalent). Le motif avancé est double : d’un côté un rejet supposé de Vatican II, et de l’autre dit-on la construction d’une Eglise de fait séparée. Ce constat peut invoquer des réalités ici ou là, mais il a trois défauts graves. D’abord il ne vaut que pour certains fidèles ou prêtres, et encore partiellement : à mon sens et dans mon expérience personnelle certainement pas pour une majorité des fidèles concernés. Ensuite il ne reconnaît nulle part les bienfaits pourtant observables et appréciables du rite, y compris en termes missionnaires. Enfin il paraît identifier ce rite, et la spiritualité ou la discipline qui y sont liées dans l’esprit des fidèles, avec le rejet de Vatican II.

Ce dernier point est fondamental. La question ici est de savoir si après ce concile et la vague de changement opérés en s’en réclamant, les fidèles sont tenus de s’aligner sur ces choix en coupant toute référence aux rites et pratiques antérieurs. Or comme Benoît XVI l’a fait remarquer, la réforme liturgique a été d’une radicalité sans précédent. Il y a trop de différences entre les deux dans l’esprit et la lettre pour qu’on puisse prétendre que chacun puisse trouver dans le nouveau rite, surtout comme il est pratiqué, tout ce qu’on trouvait dans l’ancien. Il est dès lors légitime que des fidèles puissent demander l’usage de cet ancien rite, parce qu’ils s’y retrouvent et y puisent la spiritualité que le nouveau ne leur donne pas ou pas au même degré ; par ailleurs ce rite antérieur n’a pas été abrogé. Il en est de même pour le catéchisme ou d’autres éléments de pratique religieuse. Cela d’autant plus que la réforme liturgique de 1969 va bien au-delà de ce que demandait la constitution conciliaire sur la liturgie. On aurait parfaitement pu appliquer celle-ci par une réforme bien plus modérée, probablement plus fidèle au texte, qui aurait gardé l’essentiel du rite alors existant. Dans ce cas la demande d’une continuité aurait eu moins de sens. Le fait est qu’on a choisi une interprétation radicale : c’est concevable ; mais il faut alors admettre que la place existe pour la fidélité de certains à la formule antérieure, qui date rappelons-le dans ses traits essentiels de plus de 14 siècles pendant lesquels elle a nourri toute la vie de l’Eglise.

De ce point de vue la formule retenue par le pape précédent dans son motu proprio était tout à fait judicieuse, avec sa distinction entre une forme ordinaire et une forme extraordinaire dans un même rite. On objecte qu’il y a toujours eu unité de rite. Outre que c’est faux (rites orientaux, rites ambrosien, mozarabe, dominicain etc.), il n’y a pas non plus de précédent au bouleversement de 1969. On dit que les fidèles n’ont pas à choisir leur rite ; mais outre que l’intérêt de prévoir deux formes dans le même rite romain répond juridiquement à cette question, de façon générale les fidèles sont libres de se ressourcer dans une spiritualité plutôt qu’une autre : tiers-ordre dominicain, carme ou franciscain, communautés nouvelles, oblatures monastiques etc. Et donc logiquement qu’ils suivent un rite et des références correspondant à cette spiritualité, en l’espèce pour simplifier plus verticaux, plus sensibles à la transcendance, plus conscients des fins dernières, etc.

Ce régime a obtenu de très bons résultats à mon sens, dans une bonne partie des cas. Avec deux limites : l’une, qui est cette minorité qui refuse au moins de fait la validité de Vatican II et de la messe en forme ordinaire ; or cette option est inacceptable. La reconnaissance de la validité de Vatican II comme concile est incontournable, comme de la validité du rite actuel. Encore faut-il distinguer le concile et son supposé esprit : comme le rappelait Benoît XVI, le concile doit être lu dans la continuité de l’Eglise, et dans ses textes. Il faut en outre distinguer la fidélité à l’Eglise, y compris au concile, qui devrait aller de soi, avec un accord à donner sur tout ce qui a été fait à partir de là, toutes les interprétations, et plus généralement tout ce qui s’est passé depuis et se passe actuellement, et qui va dans tous les sens : cet accord n’a pas à être exigé - sauf décision impérative du magistère. Le concile a bon dos.

Une question qu’on relie à celle-ci et qui a mis le feu aux poudres est celle de la concélébration : l’ancien rite ne la prévoyait pas sauf cas très particuliers. Si un prêtre considère la concélébration comme non valide en soi, à mon sens il s’exclut de lui-même. En revanche, dans le cadre du rite antérieur, il est normal qu’il ne la pratique pas. Reste le cas des concélébrations à sens ecclésial, comme la messe chrismale. A vrai dire, je comprends mal ceux des prêtres ‘tradis’ qui les refusent. Quels que soit leurs arguments en termes de rite, le geste de coupure que cela implique ou qui est perçu comme tel est très mal venu. Mais de là à les anathémiser, il y a un pas. Sur tous ces points, le rôle de l’évêque est très important, avec l’aide de tous. Il en est de même pour une question essentielle : la nécessité de cultiver le sens de l’Eglise, qui doit habiter les deux formes et leurs fidèles : ni refus de ceux qui ne pensent pas comme vous, ni ignorance.

Une autre limite du motu proprio précédent a été l’enrichissement mutuel des rites, qui était attendu, mais s’est peu observé. Dans le cas de l’extraordinaire, le point central ici a été l’incohérence du Vatican. Si en effet il y a une forme extraordinaire vivante, permanente, elle ne peut rester figée sur les livres de 1962. Elle doit donc évoluer, ne serait-ce qu’en introduisant les nouveaux saints proclamés par l’Eglise, en permettant des préfaces plus variées etc. Mais en en gardant l’esprit, et donc l’essentiel de la lettre. Or contrairement à ce que dit Mgr Batut dans le Figaro, ce blocage ne provient pas principalement du refus des fidèles, mais de l’absence d’autorisation de Rome. On est en revanche plus légitime en demandant à chaque côté de s’inspirer des vertus de l’autre forme du rite ; mais cela n’implique pas unification arbitraire.

Il y avait donc motif à une nouvelle étape, avec renforcement du rôle des évêques, et activation de l’instance romaine en charge de la question, pour un rôle plus proactif dans les deux cas, et appel aux fidèles à l’appui. Mais pas pour ce texte tristement partial, dépourvu de miséricorde et même violent, qu’est le nouveau motu proprio. Le pape François nous avait habitués à un autre discours : importance de la miséricorde, souci de l’écoute et notamment des périphéries etc. Fort heureusement, bien des évêques, et notre conférence épiscopale, ont reconnu le besoin d’apaisement. Il dépend donc désormais de tous que cette situation soit vécue le moins mal possible, voire si possible en en tirant du bien, avec l’aide de Dieu.














































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