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La nation incontournable - même si en Europe on ne veut pas l’admettre


jeudi 5 décembre 2013









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Quel cadre pertinent pour la communauté politique ?

Les communautés sont des faits, qui ne se décrètent pas, et à notre époque la communauté politique par excellence est nationale. C’est une évidence partout dans le monde, même si ce n’est pas une idée très populaire en Europe. De plus, la démocratie elle-même suppose le cadre national : passer à un niveau plus large impliquerait donc de dépasser le cadre démocratique, par la recréation d’une forme modernisée d’empire. C’est peut-être ce qui se produira demain. Mais non n’en sommes pas là. On peut certes reconnaître la fragilité des ‘grands récits’ historiques nationaux ; on peut et doit s’horrifier des tueries du XXe siècle ; il n’en reste pas moins que c’est là et là seulement qu’une communauté politique existe dans le contexte démocratique actuellement seul légitime (ce qui peut changer bien sûr, mais sans doute pas avant longtemps). En outre, ce niveau national n’est pas défini arbitrairement : il suppose un sentiment de communauté fort, normalement une histoire commune, et presque toujours une culture commune et notamment une langue. Plusieurs nations peuvent avoir la même langue ; mais il n’y a pratiquement pas de cas durable d’Etat-nation plurilinguistique .

Certains proposent d’en revenir à des communautés plus petites, où le rapport entre les personnes peut être plus direct. Nul doute qu’humainement une communauté proche est plus tangible et peut donc être plus essentielle pour une personne qu’une communauté déjà large comme la nation. Ces communautés proches sont donc fondamentales, à commencer par la famille (la vraie, celle où on est engagé pour la vie). Mais outre qu’on voit mal qu’elles se substituent à la nation, à notre époque elles ne relèvent pas du niveau politique, qui est celui du pouvoir au sens fondateur du terme. Or ce niveau est essentiel, et cela tout simplement parce que chaque action humaine implique par rapport aux autres personnes une dimension de pouvoir. Il est donc vital d’exercer un tel pouvoir ou de le réguler. Il est alors essentiel de repérer à quel niveau s’organisent ces pouvoirs, et donc où se situe le pouvoir structurant l’ensemble de la société. De nos jours ce pouvoir s’exerce au moyen de ce qu’on appelle l’Etat ; et la communauté dont il est l’organe est ce qu’on appelle une nation.

Solidarité nationale et mondialisation

En outre à notre époque l’appartenance nationale joue un rôle essentiel et méconnu dans le statut économique et social des personnes. C’est un fait de base : la situation sociale et économique de la majorité des gens dépend désormais de leur nationalité bien plus que de leur compétitivité propre. Pourtant nous sommes en théorie en économie mondialisée. Si la concurrence était pure et parfaite au niveau mondial, toutes les personnes effectuant la même tâche sur la planète seraient rémunérées de la même manière. Dès lors, l’huissier ou la femme de ménage, l’artisan, l’épicier ou le coiffeur français seraient payés de façon proche de leur homologue chinois ou indien. Or ils gagnent massivement plus, directement ou après redistribution publique. Certes ils peuvent avoir une formation ou un savoir-faire meilleurs que leur confrère émergent, mais cela n’explique pas la différence. Leur positionnement économique réel, leur rémunération, ce qui veut dire, dans une société monétarisée comme la nôtre, une bonne part de ce qui fait leur position sociale, dépendent principalement de leur nationalité. Plus ou moins consciemment les gens le savent. Il en résulte que l’appartenance nationale est plus que jamais primordiale et que, dans l’ordre logique des facteurs, elle passe avant l’appartenance sociale. La vision marxiste (prolétaires de tous les pays, unissez-vous) a moins de sens que jamais ; elle est matériellement fausse pour la plus grande partie des gens. En outre la redistribution fiscale ou sociale est nationale ; c’est désormais l’un des mécanismes par lequel la solidarité nationale s’exprime. Ce qui bien entendu ne justifie pas pour autant les niveaux aberrants de pression fiscale qu’on connaît en France par exemple. Naturellement cela suppose en outre que la nation ait de quoi partager, donc que s’y crée collectivement la richesse voulue et qu’elle y ait accès. D’où une nécessaire insertion dans l’économie mondiale, une forme d’insertion dans la mondialisation - ce qui d’ailleurs n’implique pas automatiquement une foi naïve dans l’ouverture incontrôlée des frontières.

Il est vrai qu’en même temps cette même mondialisation exerce une forte pression en sens inverse, défavorable à la solidarité nationale. D’une part, grâce à elle une partie des nationaux (les mieux placés ou les mieux dotés) gagne ou espère gagner plus, et peut considérer la redistribution nationale comme un coût. Ce qui peut les pousser à se retirer de la communauté, par l’exil ou en poussant à la réduction des charges de solidarité. Et d’autre part, nombreux sont ceux qui sentent le poids de la concurrence, qui se traduit pour eux par une dégradation de leur situation, visible lors des délocalisations. Entre les deux enfin, de nombreux autres profitent de facteurs non liés à la compétitivité, par effet de proximité (du coiffeur ou du plombier à la banque de détail) ou par le jeu d’un pouvoir (secteur public). D’où des tensions permanentes.

On pourrait en conclure de façon pessimiste que la communauté, tiraillée entre ces intérêts divers, va être remise en cause. En même temps à nouveau elle reste essentielle pour la plus grande partie des gens : l’intérêt les y pousse, même pour les plus performants qui peuvent difficilement vivre sans pays de référence et de soutien ; le poids de l’Etat aussi ; mais ce sont autant, voire surtout, des motifs politiques, affectifs et culturels. L’homme est fait pour faire partie d’une communauté. Il en résulte que de façon générale, il est bon pour tous que cette communauté maintienne ou développe sa place dans le concert mondial, et donc que les compétitifs et les autres cohabitent au mieux et surtout coopèrent avec une raisonnable solidarité.

Quelle communauté nationale ?

Au-delà de ces tiraillements, qu’est-ce qui peut remettre en cause cette communauté comme telle ? Il y a d’abord l’immigration. C’est l’aspect le plus visible et le plus significatif dans le débat politique actuel en Europe. L’importance décisive de l’appartenance à une communauté ‘riche’ encourage fortement les mouvements de population, mais en même temps les rend malvenus pour la population déjà installée. A cela s’ajoute le fait que ces populations appartiennent désormais à des ensembles culturels très différents de ceux du pays d’arrivée, avec une tendance croissante au refus de l’assimilation. D’où la pression pour restreindre ces mouvements. C’est une vraie question, que nous ne pouvons traiter ici ; disons simplement que la solidarité nationale ne peut subsister que s’il y a un degré raisonnable de confiance et d’identification mutuelles ; ce n’est pas compatible avec une mosaïque hétéroclite de cultures. Ou plus exactement cela suppose une forme d’assimilation, reflet de la volonté effective de vivre ensemble en composant un peuple. Mais naturellement cela n’implique pas la négation de toute forme de spécificité à l’intérieur de cette communauté nationale.

L’autre remise en cause possible provient de la possibilité d’une communauté plus large, en l’occurrence l’Europe. Mais comme je l’ai montré à plusieurs possibles, l’utopie d’une Europe communauté, se substituant à la nation, est à vue humaine illusoire. La base politique n’existe pas pour cela, qui est la solidarité nationale, qui suppose un peuple : or il n’y a pas de peuple européen. Et même si c’était possible en théorie, la place est déjà prise, par la nation justement. En outre, sur le plan financier il n’y a pas place pour deux redistributions. D’autant qu’à ce niveau de dépense la solidarité suppose une certaine identification mutuelle et une communauté de destin. Tout ceci qui explique une bonne partie des graves difficultés de la zone euro. En effet elle n’aurait de sens que si elle était le lieu d’une redistribution massive, qui est exclue. Ce qui ne retire pas tout rôle à l’Europe, mais le situe à son véritable niveau, qui est de coopération entre nations, sur un horizon de civilisation commune.

Ceci dit, réduire la communauté nationale et la solidarité correspondante au simple fait de la naissance et à l’intérêt matériel de la redistribution n’est pas non plus réaliste. D’abord on l’a dit parce que la question centrale avant de distribuer est de disposer d’une base économique suffisante, ce qui suppose d’être compétitif en étant inséré dans une économie au moins en partie mondialisée, même si on redéfinit de façon plus réaliste qu’aujourd’hui les modalités de cette insertion. Ensuite parce qu’en définitive ce qui fonde cette solidarité est le fait de partager des références porteuses de sens, et elles ne sauraient se limiter à la démocratie et aux Droits de l’homme, ne serait-ce que parce que ces dernières sont bien plus larges. Ces références, historiques, culturelles, institutionnelles peuvent être partagées à l’occasion avec des immigrés, mais s’ils acceptent de s’intégrer raisonnablement dans la communauté qui vit ces valeurs et porte ce patrimoine. Ajoutons à nouveau que pour véritablement fonder une communauté, il faut que ces valeurs fassent référence à un bien commun, reconnu objectivement comme bien, et repérable grâce à l’éclairage d’un tel patrimoine de références commun, ce qu’on appelle une tradition nationale. Or le relativisme ambiant ne permet pas de l’assurer : une véritable communauté ne peut être composée d’électeurs-consommateurs constamment insatisfaits et soucieux exclusivement de mener à leur gré un genre de vie jouissif et irresponsable - même s’il se drape dans une rhétorique démocratique, car alors les divergences d’intérêt évoquées ci-dessus l’emportent. Et ne parlons pas du patriotisme constitutionnel : c’est une fuite en avant dans l’abstraction. La liberté des personnes ne peut se fonder que sur une vraie communauté.

La prise en compte de ces réalités dessine l’horizon de la société politique à vue humaine : elle ne peut être qu’à la fois nationale et à ouverture mondiale ; elle doit être à la recherche d’un vrai bien commun moralement fondé, et reposer sur des communautés naturelles proches de la personne sans en entraver l’épanouissement ; elle doit être solidaire. Nationale, car c’est la seule forme de communauté solidaire viable aujourd’hui. A ouverture mondiale, car outre qu’une vraie civilisation est ouverte et rayonnante, c’est le seul moyen d’assurer de quoi maintenir cette cohésion, ne serait-ce que dans sa dimension matérielle. Fondée sur les communautés de base, à commencer par la famille, car c’est là que se transmettent la culture et l’éducation – sûrement pas en arrachant les enfants aux parents pour les rééduquer idéologiquement. Mais à condition que cette solidarité soit orientée vers un bien commun objectif, sans quoi il n’y a plus de base pour une vie commune. La mesure dans laquelle sera réalisée la combinaison de ces dimensions est ce qui déterminera de façon décisive notre destin commun. Comme on le voit, il y a du pain sur la planche.



1 Message

  • Sans titre

    10 février 2014 06:38, par Patrice COLLADO
    Monsieur je vous remercie pour ces réflexions multiples que vous mettez en ligne. J’ai également lu vos livres avec un égal plaisir. Votre sagesse me semble une force qui devrait être au service de la nation. Je lisais ce matin 2 Corinthiens 8 le verset 15 en version CHOURAQUI : Qui plus n’en a pas trop Qui moins n’en manque pas. Il y a encore tant à faire en ce pays de France ! Avec mon respect.

































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