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La postmodernité est dans une crise durable


mardi 4 décembre 2012









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Pour comprendre cette nouvelle phase, il faut l’inscrire dans le mouvement séculaire qui nous a fait sortir autour de 1968 de cette période de certitudes qu’on appelle la modernité, qui était encore dominante dans une après-guerre en pleine reconstruction. La postmodernité qui a suivi a connu une première phase jusqu’en 2008. C’était une période d’exploration expérimentale sans sélection, de libéralisme dans tous les domaines - la finance comme les mœurs ; mais aussi une course entre les vieux pays développés et les émergents. Et puisqu’on ne choisissait pas et que rien n’est gratuit, d’accumulation des passifs dans tous les domaines, et notamment d’endettement forcené.

La phase où nous sommes est une forme de retour du réel, initiée par la crise financière mais qui ne s’y limite pas. Le ralentissement économique, l’austérité budgétaire, la puissance reconnue des pays émergents s’y combinent avec le raidissement du politiquement correct – notamment la multiplication des délits d’opinion. On voit donc plus de contrôle collectif ; du moins plus de tentatives en ce sens. Mais aussi plus d’individualisme tribal, notamment par les réseaux internet.

La postmodernité se caractérise par le picorage et l’absence de choix. Il est dès lors logique qu’aucun schéma de pensée directeur ne se dégage qui permette de s’orienter dans cette évolution. La logique qui finira par en sortir ne se lira qu’au fil de l’eau, ou après coup. Dans l’intervalle, chacun se débrouille ; dans un contexte plutôt raide et frustrant. En attendant, à terme, la sortie de la postmodernité - qui ne pouvait être de toute façon qu’une longue transition. Voyons plus en détails comment.

La sortie de la modernité (jusqu’en 1968)

La première étape couvre l’après-guerre et se termine dans les grands bouleversements de 1968 – 1973. C’est la fin de la modernité sous domination occidentale, qui a commencé vers la fin du XVIIIe siècle. Ce qui domine cette étape, outre la guerre froide et la décolonisation, c’est la reconstruction économique, ce qu’on a appelé les ‘30 glorieuses’ : une forte croissance dans une direction qui se croyait bien assurée, la naissance de la société de consommation, le début de la construction européenne (en petit comité). On reconstruit à la diable, avec beaucoup d’énergie, mais sans bien voir ce qui suivra, dans un monde apparemment simple, dominé par deux superpuissances, l’Europe faisant lentement le deuil de son rôle passé. On liquide beaucoup de réalités passées datant de l’avant-guerre. Si la paix n’est pas assurée, si la révolution reste en théorie possible, on a de solides certitudes sur la société et son évolution – même si ces certitudes divergent selon les gens.

Mais la fin de la période est marquée par des bouleversements inattendus, en outre majeurs et durables : d’abord les changements de mœurs symbolisés par 1968 et dont on ne mesurera que progressivement la portée, ensuite la crise pétrolière qui signale le début du rééquilibrage Nord Sud, enfin l’émergence de la question écologique. Il s’agissait là d’une mutation historique majeure, qui nous a fait entrer dans la période de la postmodernité.

La postmodernité : phase 1, l’exploration (1968-2008)

A la suite de quoi une deuxième étape commence, la première de cette postmodernité. On peut la caractériser comme un cycle de diversification et de concurrence, mais sans élimination. Il ira en gros jusqu’en 2007. On essaye dans toutes les directions, dans le cadre d’une mondialisation sous hégémonie américaine croissante, sous le signe d’un libéralisme affirmé. On retrouve bien sûr là le développement des nouvelles mœurs, de plus en plus traduites dans la loi ; le libéralisme économique et le développement de marchés mondiaux dérégulés, notamment financiers ; la montée de ce qu’on appellera les pays émergents alors en voie d’industrialisation. Et l’Europe approfondit son expérience, en extension géographique comme dans ses ambitions. Sans être vraiment utopique, c’est une époque de diversification croissante des voies et options possibles sans sélection : tout cohabite. Ce qui est éliminé n’est que la fin retardée du processus antérieur : disparition de l’URSS et de l’apartheid. A noter aussi, faute justement de choix suffisants, la montée partout de plus en plus rapide de l’endettement, public ou privé, qui sert d’exutoire ou de drogue. On peut voir dans tout cela une certaine ressemblance avec les années 20. En général ce genre de choses finit mal et la réalité fait un retour brutal.

La postmodernité : phase 2, le retour obscur du réel (depuis 2008)

Une nouvelle phase débute vers 2008 avec la crise financière – même si on manque encore évidemment de recul. On commence à ramasser les cartes. La période se caractérise par un certain retour de la sélection et de l’élimination et la tendance à des essais de normalisation. Mais sans plan ni grille de lecture. On peut en voir un premier exemple avec les crises de la dette publique, notamment dans cette construction aventureuse qu’a été la zone euro : au minimum cela réduit ou élimine pour l’avenir cette facilité délirante qu’a été l’endettement. De ce fait, l’Europe ou plutôt l’euro-zone doit désormais choisir entre son rêve fédéraliste et la réalité nationale : le saut en avant fédéral tente les pouvoirs, mais il accroîtra encore la rigidité du système, sans proposer de vrai accord politique sur l’objectif. Autre exemple, au niveau mondial, l’émergence désormais acquise des grands pays non occidentaux est désormais formalisée : c’est le G 20 et la multiplicité de ses acteurs, surtout de la Chine. La multipolarité est organisée et reconnue ; les grandes zones s’affirment et se différencient - mais cela ne construit pas un système mondial cohérent et les effets en sont par nature imprévisibles. Citons encore les mesures de régulation financière, qui serrent la vis des acteurs sans réformer suffisamment les marchés, ce qui fera cohabiter des zones de rigidité et des zones d’anarchie. Ou les révolutions arabes qui liquident des régimes autoritaires laïcs et stériles mais pour glisser dans un islamisme illusoire. On peut enfin voir des signes importants de changement de phase dans la formalisation ou la rigidité croissante des revendications issues des nouvelles mœurs post-68 : le mariage pour tous comme revendication égalitaire formelle, le délit d’homophobie comme répression brutale du débat. L’emprise du politiquement correct domine de plus en plus le débat public, celui qui compte.

Comme on voit, tout ceci n’est ni gai, ni toujours dans le bon sens. Un résultat paraît se confirmer : la zone de liberté paraît se restreindre. Ceci dit, en sous-main, au niveau des personnes, parfois réunies dans des mouvements collectifs, les choses sont au contraire plus fluides : l’Internet, incontrôlable, brouille les cartes. Mais cela accroît la difficulté à prévoir, à éclairer et à mobiliser durablement. Et chacun se constitue son environnement de proximité, ou son réseau, dans une sorte d’individualisme connecté, qui peut se combiner chez les meilleurs avec un sens réel des responsabilités y compris morales, adapté à cette nouvelle donne où les repères collectifs sont peu lisibles et le débat public obscurci par le politiquement correct.

Un trait commun en tout cas : désormais rien n’est clair ; aucun schéma de pensée directeur ne permet clairement de guider, comprendre ou au moins illustrer l’évolution en cours désormais, sinon les idées reçues de la phase antérieure, bricolées tant bien que mal. Ce n’est pas un nouvel âge glaciaire, car les choses bougent ; mais un ajustement improvisé. Il est appliqué à des populations inquiètes parce qu’avides de sécurité comme d’égalité dans un monde qui en est avare : elles ont peu de chance d’y trouver leur compte, et se débrouilleront dans leur petit monde parallèle, distinct de la grande scène publique. Une logique finira certainement par sortir de tout cela, mais après coup, ou plus tard. Et cela signifiera alors qu’on sortira de la postmodernité.

(Nouvelle rédaction 2 janvier)














































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