Derniers commentaires


Accueil > POLITIQUE > Les ambigüités du vote antisystème

Les ambigüités du vote antisystème


mardi 11 avril 2017









Envoyer à un ami - Imprimer


Les ambigüités du vote antisystème

Les présidentielles en cours ont mis au centre du débat le vote antisystème. Pratiquement tous les candidats s’en réclament d’une façon ou d’une autre, à vrai dire de façon plus ou moins crédible. Mais l’appellation est tout à fait défendable pour plusieurs d’entre eux (Le Pen, Mélenchon, etc.), et mises en semble leurs parts de marché électoral, au vu des sondages, approchent ou dépassent les 50%. Ce qui est déjà un signal majeur du mécontent populaire et de la désillusion à l’égard de la classe politique et au-delà. Et donc d’un besoin de changement profond. En même temps évidemment ces positions antisystèmes sont loin de coïncider. Tout ceci conduit à augurer, quel que soit l’élu en mai, et la composition de l’Assemblée ensuite, une France assez peu gouvernable.

Mais là n’est pas mon propos ici. Je pose plutôt la question de fond : qu’est-ce qu’être antisystème ? Et voter pour de tels candidats, contre ce qu’on appelle le système est-il un moyen efficace pour obtenir le résultat attendu ? Et que faut-il faire pour vraiment changer les choses ?

Qu’est-ce qu’être antisystème ?

Pour répondre à la question de qui est antisystème, encore faut-il définir de quel système on parle. Pour les uns, c’est le système économique dominant, supposé libéral, le capitalisme, les multinationales etc. Pour d’autres, la mondialisation, le libre-échange ; ou l’Europe dans sa version fédéraliste. Pour d’autre encore, l’idéologie dominante, le politiquement correct (mœurs supposées libérées, immigration etc.), la doxa des média etc. Et ainsi de suite. Tout ceci a une part de vérité importante : ce sont des réalités majeures de notre monde, qu’elles tendent à dominer chacune dans son champ. Mais en même temps elles sont loin de se confondre, malgré des recouvrements importants. Et surtout, que quelqu’un se déclare contre telle ou telle de ces réalités, ou toute, ne dit pas pour quoi il combat. Par exemple dans le champ économique l’antisystème tendance FN mettra l’accent sur la mondialisation et l’immigration, et en regard militera pour une protection nationale. En revanche l’antisystème de gauche luttera en priorité contre ce qu’il appelle le capitalisme, notamment par la fiscalité et un contrôle étroit de l’Etat. Etc. C’est encore plus vrai au niveau international : pour se limiter à la droite, l’antisystème américain (Tea party) veut réduire au minimum le rôle de l’Etat ; en France (FN), il tend à l’accroître – alors même que l’Etat français est déjà bien plus interventionniste que l’américain. En bref, dire qu’on est contre le système ne dit en soi rien de ce que l’on veut vraiment.

On parle aussi de populisme mais c’est encore autre chose. Le populisme est un mot de science politique, dont l’usage est maintenant péjoratif. Cela recouvre des réalités variées mais avec comme traits communs un appel au ‘peuple’ contre des ‘élites’, accompagné de promesses de solutions rapides, et une certaine démagogie. Cela peut évidemment viser des démarches antisystèmes, mais les deux ne se confondent pas : on peut être contre ce qu’on appelle le système sans faire du populisme au sens indiqué ; et on peut à l’occasion être populiste, tout en étant en fait dans le système, qu’on ne remet pas en cause dans ses traits principaux.

Les difficultés d’une position antisystème

Ainsi comprise, une position antisystème est en soi parfaitement légitime. Quand un système dominant ne fonctionne pas, ou plus, ou mal, ou heurte des soucis fondamentaux, il est bon et même nécessaire de s’y opposer, et au moins de vouloir le changer. Mais même dans ce cas, il n’est pas évident que le vote pour un candidat antisystème, même plutôt proche des vues qu’on soutient soi-même, soit forcément la bonne réponse. Car plusieurs autres considérations sont à prendre en compte.

La première tient à la personnalité et aux objectifs des personnes qui sollicitent ce vote. Se positionner en candidat antisystème suppose en général un certain courage ; mais ce n’est en rien une garantie ni de plus grande honnêteté, ni de compétence, ni de capacité à diriger. Le talent demandé est celui de tribun, il n’a rien à voir avec les talents demandés à un dirigeant politique. Et dénoncer des gens en place comme ‘tous pourris’ ne garantit en rien qu’on se comportera différemment une fois arrivé au pouvoir.

Plus substantiellement, celui qui n’est pas dans le système souffre d’un handicap majeur : il n’a pas eu accès au savoir et à l’expérience dont disposent ceux qui sont dedans. Non seulement en termes de savoir-faire dans l’art de gouverner, mais même déjà pour affiner ses conceptions et son programme au contact des réalités : savoir ce qu’on peut réellement faire ou non, ce que cela peut demander ou coûter, y compris politiquement. L’exemple de Donald Trump, expérimenté dans ses affaires mais sans expérience politique, montre ici non seulement qu’il y a beaucoup à apprendre dans l’exercice effectif du pouvoir, mais que cela conduit à des changements radicaux, voire même à trahir ce pourquoi on a été élu. Dit autrement, élire un candidat antisystème qui ne connaît pas le système, c’est donner une forme de blanc-seing : on ne sait au fond pas ce qu’il fera ; et notamment il peut tout aussi bien faire des choses délirantes en suivant son programme, que le renier là même où il ne devrait pas le faire.

Plus profondément encore, lorsqu’un système entier doit être remis en cause, ce qui émerge pour le contester et à terme le remplacer provient par définition d’une position dominée et au départ marginale. Et donc presque inévitablement cette émergence prend une forme au départ assez peu élaborée, voire brute, qui a donc un besoin vital de s’affiner. Ce qui permet évidemment aux tenants du système de l’attaquer en soulignant ce qui en elle paraît non sans motifs extrémiste, intolérant, irrationnel etc. De même une partie de la population peut se sentir agressée par des propos et des objectifs nouveaux pour elle, qu’elle ressent alors comme une menace. En soi cela ne condamne pas ce qui est la motivation profonde de cette émergence. Mais cela peut souligner les dangers qu’elle recèle dans ces phases primitives d’affirmation. Dit autrement, une contestation nouvelle doit prendre le temps de s’élaborer au contact des réalités et de l’expérience, et laisser à la population le temps de se familiariser avec ce qu’elle a de bon. On risque sinon de grosses déconvenues ; soit parce qu’on fera des bêtises, soit parce qu’on rencontrera des obstacles qu’on n’avait pas prévus, ou même une opposition décisive qui la tue dans l’œuf.

Quand et comment être contre le système ?

Il ne suffit donc pas d’être opposé à un système ou d’en contester telle ou telle de ses dimensions, pour qu’il y ait un sens à se précipiter sur un vote pour le premier candidat qui en promet le renversement ainsi que des mutations rapides et profondes. La politique est l’art du possible : le choix à tout moment de ce qui est adapté aux circonstances. Même celui qui a conclu à la nécessité de changements très profonds doit à tout moment, dans ses choix politiques immédiats, réfléchir à ce qui dans les circonstances présentes, a des chances raisonnables de donner un bon résultat. Et donc voter pour qui a la personnalité, le savoir-faire, l’expérience, et le programme qui le permettent.

Tout autre est la question du temps long, de l’émergence progressive de logiques alternatives. Elles supposent à tout moment une double action : sur le plan des idées et de la réflexion, pour affiner la vision alternative qu’on veut défendre. Et sur le plan concret, en cherchant l’exercice du pouvoir à des niveaux engageant moins radicalement l’avenir, notamment au niveau local et régional. Ce qui est d’une logique très différente de celle présidant aux grandes échéances collectives, au niveau national.

J’en fais l’application pratique à ces élections, en l’espèce du côté droit de l’échiquier politique (ne parlons pas du côté gauche). Ce qui caractérise aujourd’hui la vision des candidats antisystème à droite est que tant sur le plan personnel que dans leurs programmes ils ne sont pas prêts à l’exercice réel et réaliste du pouvoir. Notamment en matière économique, et européenne. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ont tort de demander une réaffirmation du rôle central de la solidarité nationale, et du niveau politique correspondant. Bien au contraire. Mais ils seraient hors d’état de mettre en œuvre la politique de retrait radical qu’ils proposent dans ces domaines, en tout cas pas sans déchirure majeure. Et ils n’ont apparemment aucune idée des contraintes financières et budgétaires énormes qui sont les nôtres. Sans parler d’un jacobinisme indécrottable. En bref il n’y a qu’un candidat réaliste à droite, qui apparaît désormais comme le moins intégré dans le système de tous ceux que sa famille politique a présentés aux présidentielles depuis très longtemps. Est-ce un hasard si les média (du système !) l’ont justement pris comme cible privilégiée ?




































pierredelauzun.com © Tous droits réservés
Besoin de réaliser votre site internet ? - Conception & réalisation du site : WIFIGENIE.NET