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Après la crise : l’économie et le bien commun


samedi 1er août 2020









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Après la crise sanitaire, la crise économique. Nous vivons la plus grande crise économique depuis 1929, sinon depuis le XIXe siècle. Les torrents d’argent déversés par notre maman (ou marâtre) l’Etat, et derrière par la Banque centrale, nous l’occultent encore, bien que déjà nombre de nos compatriotes le ressentent douloureusement. Crise qui arrive en outre sur un arrière-fond déjà passablement malsain, surtout dans le cas français, en nette perte de vitesse depuis des années et qui tente d’oublier ses problèmes dans les vapeurs de la dette. Sans parler des déchirures politiques, de l’immigration anarchique ou de l’opium européiste.

Un peu de rappels factuels d’abord, même si les faits sont désormais décantés.

La Bérézina de l’Etat français

L’obèse endormi

Le premier est évidemment les limites de la mondialisation commerciale et industrielle, avec son système de flux tendus et de délocalisations et la concentration des productions, en Chine ou ailleurs, et la désindustrialisation galopante de la France. Nous nous sommes découverts démunis à un point que peu de gens imaginaient, sans plusieurs substances pharmaceutiques de base et même sans masques. Evidemment la mondialisation, quand cela fait baisser les prix dans les supermarchés, c’est bien commode. Sauf quand on découvre qu’on est ramené sur certains points au niveau de pays en développement. Et on redécouvre alors que l’économie ne se réduit pas à quelques calculs d’optimalisation dans le secret de multinationales, mais que c’est l’art de produire et de livrer au mieux ce dont une communauté humaine a besoin. Or la seule communauté réellement solidaire, dont la vie commune est essentielle au statut de ses membres, c’est la nation. Pas l’Europe, la nation.

C’est là que notre compère l’Etat a immédiatement sauté sur scène pour orchestrer son rôle de sauveur universel, si puissant dans la mythologie française. Oubliant son inaction dans la mise en place de nos vulnérabilités, sa négligence totale des risques d’une telle mondialisation, son rôle actif dans l’idéologie libre-échangiste européenne, comme dans le carcan rigide des traités européens. Oubliant aussi son effarante emprise sur la vie commune, régissant ou canalisant 56% du PNB, un record mondial (hors Corée du Nord). Oubliant enfin ses méthodes de Diafoirus dans la gestion des budgets de santé : des restrictions budgétaires hystériques aboutissant à l’élimination des stocks de masques, mais un total de dépenses de santé parmi les plus élevés de la planète, avec un développement cancéreux des emplois administratifs.

Or ce qui apparaît est que la taille des budgets santé n’est en rien corrélée avec les résultats obtenus dans la lutte contre ce fléau. La France a un nombre de morts par habitants parmi les plus élevés de la planète, et elle a subi un effondrement record son économie. Mais ses dépenses de santé sont bien plus élevées que celles de la Corée, pour un résultat bien plus médiocre : 11.2% du PIB contre 8%, sans parler de Taiwan, qui est encore plus bas. Ajoutons que tant à Taiwan qu’en Corée, autour de 90% des hôpitaux et des cliniques sont privés. Même l’Allemagne voisine, qui dépense autant que nous en proportion, mais avec un système nettement plus privatisé, a trouvé le moyen d’obtenir un taux de mortalité bien plus bas, avec moins de récession, mais en payant bien mieux ses infirmières. Comble de la honte, des pays bien moins avancés comme le Portugal et la Grèce, qui ont subi des politiques de rigueur violentes, notamment sur leur système de santé, se tirent bien mieux d’affaire que la France.

Tout cela prouve un chose : c’est que la qualité de la décision importe bien plus que la masse des budgets. Il ne s’agit donc pas d’abord de dépenser plus, mais de bien dépenser, et plus encore, de décider vite et courageusement. Le problème de la France n’a pas été un supposé démantèlement du service public, puisque les dépenses publiques de santé en France (en 2018, 9,3% du PNB) sont toujours plus élevées qu’il y a vingt ans (7,6% en 1998). Mais on a appliqué bêtement notre cher rabot budgétaire : on réduit là où c’est plus facile, là où il y a le moins de protestations, et non selon les vraies priorités. Et on gonfle les structures bureaucratiques et autoritaires. Mais comme cela fait 40 ans que nous ne parvenons pas à équilibrer nos budgets, notre dette publique qui atteignait déjà le niveau aberrant de 100% du PNB, va allégrement vers les 120%. Malgré des taux d’intérêt maintenus artificiellement par le BCE à des niveaux bas extravagants. En face, l’effort de soutien à l’économie de l’Allemagne, peu endettée, a pu être très supérieur en proportion au nôtre, sans peser sur ses équilibres financiers. On peut bien sûr comprendre les dépenses exceptionnelles liées à la crise, au point où on en était. Mais elle pèseront à l’avenir, d’autant qu’elles s’ajoutent à un stock de dette considérable.

Bien sûr l’Etat a pu faire le faraud, notamment par ses dépenses massives et sans précédent, là où on expliquait doctement quelques semaines plus tôt qu’il n’y avait pas d’argent magique. Et il a eu raison, au point où on en était. Comme il a eu raison de confiner, puisqu’il avait très mal préparé le pays et a dû réagir au dernier moment à la menace avec les moyens les plus grossiers et les plus brutaux. Mais la faute à qui ? Au lieu d’un Etat obèse, empâté et inefficace, il fallait un Etat léger, concentré sur ses priorités fondamentales, beaucoup plus alerte et agile, faisant plus confiance aux citoyens et aux corps intermédiaires, et moins bureaucratique.

Eviter la perpétuation de l’idolâtrie

Mais le risque est paradoxalement que le mal, loin de se voir corrigé, s’aggrave, à la faveur de l’idolâtrie étatiste qui constitue hélas la tradition nationale désormais la mieux ancrée. Notamment parce que l’idée se répand que la faute est uniquement à l’austérité budgétaire d’un côté, à la mondialisation de l’autre. Or si l’une et l’autre sont indéniablement une part du problème, la réponse n’est pas dans l’épaississement d’un Etat déjà démesuré et rendu encore plus inefficace par sa démesure. Il y a même un risque politique majeur d’une pression encore plus forte en faveur de la dépense publique, alors même que nos Etats sont très endettés. Et donc que les tendances déjà malsaines à l’œuvre depuis des décennies se trouvent aggravées. Plus le risque de croire que l’Etat sera mieux placé que les entreprises ou les collectivités pour résoudre nos problèmes. Nous avons en réalité bien plus besoin d’une action publique (d’une politique de prévention et d’orientation) que d’un secteur public même s’il peut avoir son rôle. C’est ce que dans la Doctrine sociale de l’Eglise on appelle la subsidiarité.

Et bien entendu il faut prendre conscience du rôle décisif de l’esprit public et des disciplines collectives. En l’occurrence, les méthodes efficaces pour traiter ce genre d’épidémie supposent dépistage systématique et port du masque. Le masque, ce n’est pas pour protéger celui qui le porte, mais les autres ; les pays d’Asie orientale le savent, où toute personne ayant un rhume et a fortiori une grippe se doit de porter un masque par souci des autres. Avec la qualité et la rapidité des décisions, c’est la cause principale de leur succès. A nouveau donc, ce qui importe est la qualité de la vie collective, et notamment le souci généralisé du bien commun, et non la masse de l’argent gaspillé par l’ogre étatique.

L’illusion monétaire

On l’a rappelé, notre économie est exceptionnellement endettée. Et c’est une contrainte majeure. Sans compter le risque de crise financière, car l’histoire montre que c’est la dette qui transforme une crise sur un marché en crise systémique. Seule la dette, la chaîne des créances que chacun détient sur l’autre, crée en effet cet effet domino qui résulte de la dépendance des acteurs les uns des autres. Nous aurons donc cette crise financière un jour ou l’autre ; mais peut-être pas immédiatement.

Mais comme on l’a dit, les déficits publics sont presque permanents en France depuis 45 ans, comme dans bien des pays. Normalement, on s’endette pour financer des investissements, lesquels sont supposés créer une capacité de remboursement. Mais en l’espèce il s’est agi pour l’essentiel du financement de dépenses courantes. De telles dépenses devraient être financées par l’impôt – ou par des économies. Mais nous préférons depuis plus de 40 ans les renvoyer sur les générations suivantes. Qu’est-ce à dire, sinon que c’est notre système politique démocratique qui est gravement déficient, car incapable de choisir et d’assumer ses responsabilités ? Le même défaut que nous retrouvons d’ailleurs en écologie, où la pollution massive et la destruction des espaces vitaux, ou le pillage des ressources, pèseront essentiellement sur les générations futures. Nous retrouvons ici ce que nous avons vu pour les dépenses de santé, à savoir la question de la bonne dépense. Inversement une des causes de la mauvaise dépense, c’est l’incapacité de nos démocraties à choisir, à réduire les dépenses excessives ou inutiles (ou à augmenter les ressources ; mais çà en France on sait faire, avec le record mondial de la pression fiscale).

Certains expliquent ici que le problème n’existe plus, parce qu’on a trouvé la solution permettant de financer durablement des déficits publics : la création monétaire, l’intervention magique de la banque centrale. Comme si on pouvait durablement créer des richesses en créant de la monnaie, comme si les richesses n’étaient pas des réalités matérielles ou humaines, alors que la monnaie n’est qu’une convention permettant de les mesurer et de les échanger ! Pensée magique qui est celle du démon Méphistophélès dans le second Faust de Goethe, qui précisément procure pour un temps une richesse apparente en créant de la monnaie, jusqu’à ce que l’illusion se dissipe. Au-delà du bon sens, l’histoire le confirme : l’exemple des deux guerres mondiales montre que cela devient très vite et violemment inflationniste ; et là aussi ce que l’on constate est que tout le monde souffre gravement de l’inflation, notamment les plus faibles. Et si ce n’est pas l’inflation des biens et services, c’est l’inflation des actifs qu’on obtient, comme c’est le cas aujourd’hui : la Bourse et l’immobilier qui atteignent des niveaux aberrants. La monnaie est un bien public, mais vulnérable ; surtout dans nos sociétés où elle n’a plus de référence à un bien réel comme autrefois l’or ou l’argent ; elle doit donc être gérée de manière que sa taille soit cohérente avec la taille réelle de l’économie, et pas plus. Et sans non plus que l’Etat confisque la création monétaire au détriment du reste de l’économie, qui en a besoin. La monnaie n’est pas un outil dont on joue à volonté, c’est une référence commune qui ne doit pas être remise en cause.

Que faire alors avec le stock de dette : le réduire d’autorité ? Mais contrairement à ce que certains rêvent, cette dette est bien réelle, et juridiquement tout à fait exigible. Spolier les créanciers ne frapperait en outre pas en premier lieu les banques, comme certains le croient ici ou là, mais les institutions d’épargne, caisses de retraite, compagnies d’assurance, SICAV, outre les étrangers. Les répudier serait même un désastre financier et cela ruinerait beaucoup de gens. C’est donc exclu.

Une autre tentation, plus subtile, est celle de monétiser ces créances, notamment celles détenues par la banque centrale (la BCE). Mais celle-ci ne détenait qu’environ 20% de la dette de l’Etat français avant la crise actuelle, donc un peu plus depuis. En fait, plus qu’un annulation de ces dettes, qui mettrait la banque centrale en perte et terrifierait l’opinion, il faudrait sans doute les transformer en créances perpétuelles. On dit que cela ne créerait pas d’effet massif sur les marchés, puisque ces créances sont déjà dans les livres de la BCE. Mais en réalité, on enverrait un signal très inquiétant. Et l’effet resterait limité : on reviendrait en effet simplement à la situation d’il y a un an (un peu moins de 100% du PNB pour la France). Le niveau de dette resterait donc historiquement très élevé. Si on voulait vraiment réduire la dette, il faudrait quelque chose de beaucoup plus massif. Mais alors, bien plus encore que pour les 20%, cela poserait de très gros problèmes juridiques et politiques. Tout d’abord, le financement des Etats par les banques centrales est exclu par les traités européens. On s’en fiche en France, mais pas ailleurs, notamment en Europe du Nord, Pays Bas et Allemagne en tête. D’autant que leur endettement est bien plus faible que le nôtre, donc leur besoin. Pourquoi abîmer sa monnaie, pensent-ils ? Parce que la France et d’autres ne savent pas se gérer ? En outre le risque inflationniste deviendrait considérable, et même de fuite devant la monnaie. Si donc cela devait arriver un jour, ce ne serait qu’en toute dernière extrémité, et avec des risques collectifs très importants. Or à nouveau la fiabilité de la monnaie est un des piliers de la vie commune. Mais surtout, même si on en venait là, les faits resteraient : en régime de croisière, on n’échapperait de toute façon pas à l’assainissement des déficits publics, et donc à une réforme en profondeur de la dépense publique, qui est inéluctable. Le sevrage devient donc urgent.

Les priorités évidentes

Que faire alors pour l’avenir ? Nous ne pouvons évidemment pas entrer ici dans l’exposé d’un grand plan d’action, mais on peut souligner quelques-uns des dilemmes de base auxquels il faut faire face.

La question redoutable de l’autonomie nationale

S’il est un rôle de l’Etat, c’est de veiller à nos vulnérabilités collectives. Notamment face aux excès de la mondialisation de la production et du commerce. On en est dans l’ensemble conscient désormais, mais la question est plus difficile qu’on ne l’imagine. Il est évidemment inacceptable qu’un pays avancé comme le nôtre se trouve aussi dépendant de produits vitaux qu’il s’est avéré l’être dans cette crise. Notamment quand on dépend d’un pays aussi particulier que la Chine. Mais répudier l’idéologie du jeu spontané du marché ne suffit pas, car les réalités sont complexes. Les grandes entreprises, organisatrices de la division du travail, ont elles-mêmes compris aussi leur propre vulnérabilité, et vont réviser leurs plans. Mais cela ne suffit pas non plus, car d’une part elles ne sont pas infaillibles, comme on l’a vu, et évidemment pas désintéressées. Et surtout, ce sont les pouvoirs publics qui sont responsables ultimes du bien commun de leur peuple.

Il faut en outre être conscient que si on peut et doit réduire notre vulnérabilité, il est exclu de faire disparaître toute dépendance et plus encore de croire qu’on peut se couper purement et simplement de l’économie mondiale. Mieux, une vraie autonomie suppose un niveau minimal appréciable de production et de richesse, et celle-ci ne peut être atteinte, pour un pays comme le nôtre, que par une insertion intelligente dans l’économie mondiale, et à un niveau suffisamment élevé. Nous avons déjà besoin de matières premières que nous n’avons pas, à commencer par le pétrole ; et surtout nous ne pouvons produire tous les composants et produits, chimiques, mécaniques, électroniques ou logiciels, dont nous avons besoin. Nous ne pouvons pas non plus réinventer tout le temps par nous-même tout ce qui se crée sur la planète. On peut et doit rapatrier certaines lignes de production jugées essentielles, ou se mettre en capacité de les recréer très vite. On peut et doit veiller au contrôle de nos entreprises clés, notamment en recréant une base d’actionnariat national. Mais pour le reste, on a besoin surtout d’une réflexion stratégique en termes de priorités d’une part, de vulnérabilités de l’autre. Cela peut conduire cas par cas non pas à rapatrier, mais souvent à diversifier les sources d’approvisionnement, ou à prévoir des stockages. En outre, agir de façon résolue pour réduire notre vulnérabilité ne doit pas nous empêcher de coopérer avec d’autres, bien au contraire.

Une telle réorientation, visant à la fois la compétitivité et une moindre vulnérabilité, suppose en outre des moyens. Avec deux priorités : la recherche scientifique et les entreprises innovantes. Et une réorientation de grande échelle de l’épargne vers les fonds propres des entreprises, car la France manque dramatiquement d’investisseurs en fonds propres ; or les fonds propres, c’est la propriété des entreprises, donc leur orientation ultime. Cela peut inclure d’ailleurs la mise en place d’un fonds souverain français. Reconstituer le tissu social et économique local Mais ce n’est qu’une des faces de l’action à mener, l’autre étant la solidarité, accompagnée de la revitalisation territoriale. Un effet majeur de la crise sera en effet la remontée du chômage, et l’affaiblissement de très nombreuses entreprises, notamment PME, commerce et indépendants. Déjà la France avait un niveau de chômage plus élevé que d’autres pays, mais la situation devrait s’aggraver massivement. Rappelons en outre ce qui est désormais une évidence, mais qu’il ne faudra pas oublier avec la crise : l’importance de certains métiers vus parfois de haut, ou pas très bien traités en regard de leur importance réelle dans la chaîne des dépendances et des solidarités. Cela implique à la fois la reconnaissance morale et sociale, et une rémunération adéquate. Ainsi de nos infirmières.

Tout cela implique à nouveau un effort considérable de réforme, y compris avec une participation publique, pour revitaliser notre appareil productif, notamment industriel. Mais il ne s’agit pas ici seulement d’économie, mais de société. Une des causes des gilets jaunes était l’appauvrissement du tissu relationnel local, notamment des commerces en centre-ville ou village. Or ils vont être frappés de plein fouet. Et les gagnants, la distribution à distance, les commandes par Internet, qui ont leur place certes, sont surtout le triomphe de l’individualisme et de la désagrégation du lien social. Si on y ajoute le télétravail, pourtant lui aussi justifié en soi, le risque sera celui d’un repli sur soi encore plus marqué. Une société équilibrée et solidaire n’est pas une société concentrée dans quelques grandes métropoles, mais une société où le voisinage a un sens, parce qu’on a plaisir à vivre dans une environnement à taille humaine. Pour cela, il faut bien sûr un effort collectif, y compris à travers l’Etat, mais surtout une libération des énergies, et donc une réduction de l’emprise technocratique et bureaucratique souvent étouffante. Ce souci se combine avec celui évoqué précédemment, portant sur les vulnérabilités, pour favoriser un plus grand souci de solidarité géographique et territoriale, et donc pour produire et consommer localement. Car l’économie est en dernière analyse au service de la société.

Un exemple particulièrement évident est celui de l’Education nationale, monstre unique, seule institution survivante de type soviétique. Son éclatement est une priorité, libérant les énergies des enseignants tout en réduisant les coûts inutiles, et rapprochant les écoles des communautés réelles.

La solidarité réelle

Mais il faut encore étendre la réflexion. Reconnaître d’abord le rôle central qu’a eu la famille pendant le confinement (ou le manque, pour ceux qui n’en avaient pas). Rôle qui est évidemment permanent, mais que notre société néglige dans ses petits calculs et ses démarches individualistes et égoïstes. Ce qui touche bien des problèmes, du niveau des prestations familiales (pour toutes les familles) à la question épineuse mais prioritaire de la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle, ou à la prise en compte dans les calculs de niveau de retraite des enfants qu’on a élevés. Le débat public ne montre pas de prise de conscience accrue de ce facteur pourtant majeur pour la vie réelle de nos contemporains ; rappelons que dans les estimations les plus modérées, le travail familial (non rémunéré) représenterait s’il était calculé et inclus dans la comptabilité nationale plus du tiers du PIB, et que ce sont les enfants élevés par les uns qui payeront les retraites de tous.

Réflexion qu’il faut étendre aussi à la question des personnes âgées. C’est en partie pour elles que l’économie s’est arrêtée ; mais en partie seulement : on a constaté par ailleurs le nombre très élevé des morts dans les EHPAD, sans accès à l’hôpital, sans parler de la disparition des visites et de la rupture du lien familial, y compris au moment de la mort. On rappellera aussi la montée en puissance antérieure de la revendication sinistre en faveur de l’euthanasie. Là aussi, le besoin de solidarité devrait se faire sentir, et il dépend plus des priorités personnelles ou collectives que des sommes affectées. Quelle est la perspective d’un société pour qui la fin de vie offerte aux gens, c’est d’être mis au rebut, ou éliminé ?

Il faut enfin étendre la réflexion à la solidarité avec les périphéries du système, au sens large du terme. Cela vise d’abord les pauvres et les exclus. Mais cela concerne aussi les pays plus pauvres, gravement affectés par la réduction mondiale de l’activité économique.

Ecologie et consommation : changer de modèle ?

Ajoutons enfin, bien entendu, que la crise n’a pas fait disparaître les problématiques antérieures, à commencer par l’écologie. Cela se relie en partie avec la question antérieurement évoquée du souci de produire et consommer localement et de protéger les habitats et rythmes de vie naturels, car l’écologie la plus efficace est l’écologie de proximité. Certains avancent avec optimisme qu’on pourra évoluer vers un monde moins obnubilé par la seule dimension matérielle, la consommation et l’argent. On peut par exemple imaginer qu’on roulera moins, qu’on volera moins, qu’on usera moins de matériel, qu’on consommera moins d’énergie, etc. Notons pourtant que cela suppose une réorientation des priorités et des méthodes, donc dans une large mesure de la culture collective ; et cela ne peut s’effectuer par des décisions autoritaires et incomprises. Cela suppose même par certains aspects une transformation intérieure, que le pape François appelle conversion écologique, incluant l’ensemble de notre rapport au monde, à l’homme et à la société.

Cela suppose aussi qu’on hiérarchise les priorités : tout le monde comprend que la pollution, les sacs plastique, la disparition des espèces, la réduction des espaces naturels, etc. sont des problèmes communs majeurs, sensibles dès notre environnement immédiat, de proximité. La préoccupation écologique se relie alors naturellement avec le souci de la production locale, partout là où elle est possible. La cause est indiscutable, et concerne tous immédiatement. La question des émissions de CO2 et du réchauffement est bien moins directe : sans même parler des interrogations qu’on peut avoir sur des modélisations pas toujours indiscutables, et sur le fait qu’un réchauffement n’est pas en soi et automatiquement purement négatif, la question de l’action à mener se présente en l’espèce de façon bien plus complexe. Certains aspects vont plus de soi que d’autres : les économies d’énergie, domestiques ou industrielles, sont compréhensibles pour tous ; mais une réduction autoritaire et massive de l’activité économique se heurterait frontalement aux besoins de la population, d’autant plus que la lutte contre les émissions de CO2 n’est crédible que si toute la planète s’y attelle, et on en est très loin. En d’autres termes, s’il est légitime de vouloir être parmi les pays vertueux, cela ne doit pas devenir suicidaire ; et à bien des points de vue, il est tout aussi important d’investir pour parer aux inconvénients du réchauffement, dans l’hypothèse, plutôt très probable, qu’il va se poursuivre.

Sur tous ces plans enfin, il serait risqué de supposer le problème aisé à résoudre et la transformation acquise, encore moins réalisable par décret. Il ne faut pas se bercer de l’illusion que l’homme va sortir radicalement transformé de cette crise, encore moins qu’une recette magique sera disponible ou que les contraintes disparaîtront, que ce soit par le mirage d’une économie verte qui nous sortirait de la récession, ou par celui d’un effort public massif dont on a vu les illusions. Paradoxalement, la crise sanitaire, qui a montré comment la nature a respiré du fait de la réduction de l’activité, a mis aussi en évidence la difficulté de tout effort collectif de grande ampleur. Car cette emprise moindre sur l’environnement a été payée extrêmement cher, et à coups de déficits publics démentiels. Les adeptes du grand soir écologique en seront pour leurs frais : on hésitera à recommencer. Et pourtant en ce domaine l’urgence est là, et il faudra arbitrer énergiquement, sur la durée, sans déchirer le tissu social.

Nous retrouvons ici le point déjà évoqué, celui de l’importance de la culture collective ; elle ne se décrète pas, mais elle suppose une révision en profondeur des valeurs dominantes, et plus particulièrement du relativisme individualiste et consumériste qui domine depuis les funestes années 60-70 et n’a fait depuis que s’aggraver. Travail de longue haleine, mais vital.

Conclusion

Si on met ensemble ces séries de constatations, ajoutées à l’équilibre budgétaire, cela suppose bien des dépenses supplémentaires. Et donc parallèlement, si on ne veut pas faire chavirer la barque, encore plus d’économies, de réductions de dépenses et donc, au moins à terme, de réorientations d’emplois. C’est-à-dire un effort collectif considérable. Ce n’est pas pour rien que nos gouvernements successifs préfèrent la drogue de la dette : ils n’ont aucune envie d’assumer cet effort. Ajoutons pour dramatiser encore l’image que deux défis déjà présents vont encore s’intensifier, en sus de ceux qu’on a cités : la concurrence de pays émergents progressant sans cesse, forts de leur détermination collective bien plus intense que la nôtre ; et les effets de l’IA, ce qu’on appelle « intelligence » artificielle, qui n’est pas vraiment de l’intelligence, mais qui est extrêmement puissante ; dominée par les Etats Unis et la Chine, elle devrait bouleverser la structure de l’emploi dans les 10-20 ans qui viennent.

En réalité, cette crise peut déboucher sur deux évolutions opposées. L’une consiste à continuer comme avant. Dépenser, s’endetter, ne pas choisir. C’est comme on l’a vu une trajectoire risquée et déséquilibrée, et en outre dans un contexte aggravé. Elle implique sur la durée des risques croissants, financiers, sociaux, et politiques. Mais c’est la plus naturelle pour nos sociétés et nos politiques. L’autre supposerait un effort personnel et collectif, débouchant sur un sursaut, associant Etat et forces vives, résolument solidaire et subsidiaire. Cela impliquerait des choix énergiques, plus de dépenses ici, bien moins ailleurs, et donc des priorités. En particulier, il faudrait un nouveau pacte entre la société et l’Etat : définissant des actions prioritaires sur le long terme mais sans faire tourner la planche à billet ; protégeant nos secteurs clefs et remisant une certaine idéologie ou pratique mondialiste, mais sans fermeture ni repli ; œuvrant énergiquement pour la viabilité écologique, mais sans tuer le moteur ; libérant l’initiative, mais cultivant le dévouement à la chose publique et au bien commun. Et au-delà, un effort collectif de grande envergure pour restaurer une culture commune dédiée au bien commun, intériorisée car porteuse de sens pour chacun. Ce qui suppose une révolution mentale, et des leaders pour l’incarner.

C’est qu’il n’est pas d’économie autre qu’encastrée dans la société, animée par des hommes porteurs de valeurs et de culture ; et que notre appartenance à une société est une forme de contrat moral, pour le meilleur et pour le pire. Elle suppose un dévouement à la chose commune, source de confiance mutuelle ; c’est en outre plus efficace, car cela facilite les décisions énergiques et rapides. Une erreur majeure à répudier, c’est donc notre individualisme pathologique, arbitré par une bureaucratie toute puissante. Il est donc urgent de cultiver ce dévouement au bien commun. Qu’il ne faut pas confondre avec le culte de l’Etat, malgré l’importance de son rôle ; mais qui dépend de chacun de nous, là où nous sommes, et de notre capacité d’initiative au service de ce bien commun. Nous sommes ici au pied du mur, sachant que la culture collective ambiante ne nous a guère préparés à ce genre de responsabilités.

Paru dans Liberté Politique, juillet 2020












































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