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Le gel des ovocytes comme outil de gestion


lundi 10 novembre 2014









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Le gel des ovocytes comme outil de gestion

Vous voulez rester dans la course ? Gelez vos ovocytes !

Peut-on concilier efficacement un rythme exigeant dans la vie d’entreprise, avec la vie personnelle et familiale des salariés et collaborateurs ? Plusieurs entreprises américaines de premier plan (Apple et Facebook tout récemment, mais aussi Microsoft ou Citigroup) paient à leurs salariées (femmes) la congélation d’ovocytes, opération assez coûteuse qui est censée leur permettre de différer leur maternité et dans l’intervalle de se donner à fond à leur carrière. On a beaucoup commenté ce que cela a d’aberrant sur le plan des mœurs, et à raison.

Mais on n’a pas assez souligné un point pourtant central : pourquoi les femmes concernées (et l’entreprise) jugent-elles ce report désirable ? Forcément parce qu’elles pensent que mener à bien une grossesse puis s’occuper un tant soit peu d’un bébé est incompatible avec la vie professionnelle qu’on mène ou qu’elles veulent mener dans l’entreprise en question. Cela en dit très long sur cette vie : une frénésie compétitive qui fait du collaborateur ou de la collaboratrice un être entièrement et exclusivement dévoué à l’entreprise. Ce qui est humainement aberrant – que ce soit spontané ou pas, accepté ou pas.

Comment sommes-nous tombés si bas ? Comment en arrive-t-on à des mesures de manipulation médicale aussi hors normes, uniquement pour éviter de se poser la question de ce que devrait être une entreprise : une communauté consciente des vraies priorités humaines et sociales ?

Une conception étriquée de la rentabilité

Réfléchir sur ce cas symptomatique suppose d’abord de remettre en question les fondements mêmes de telles pratiques collectives. Et d’abord de se demander ce qu’est la rentabilité, motif ultime de ces comportements. La rentabilité est évidemment un impératif économique majeur et aussi d’une certaine manière un impératif moral. Gagner de l’argent est en un sens une dimension de l’éthique. Si on ne le fait pas, on condamne l’entreprise, quel que soit son statut (privé, public, mutualiste etc.).

Encore faut-il avoir une conception correcte de la rentabilité. Il s’agit d’abord de produire plus qu’on ne consomme - et c’est de ce point de vue un impératif absolu. Mais en même temps il ne faut pas oublier que cet impératif n’intervient légitimement qu’au bout du compte : le résultat de l’entreprise (le profit si on veut) est une mesure finale et pas autre chose. Car aucune entreprise ne peut fonctionner en l’ayant en permanence et exclusivement en vue. On le voit déjà dans le fonctionnement interne : si chacun ne regardait que son intérêt immédiat personnel, une entreprise aurait beaucoup de mal à fonctionner et en fait probablement elle se bloquerait assez vite ; en tout cas elle serait incapable de tirer le meilleur de ses membres. Car les motivations des personnes et des sociétés dépassent largement le seul résultat financier, et il est donc irrationnel de s’y limiter. L’efficacité même conduit à introduire de nombreux autres facteurs.

Or le fait est qu’une personne passe le gros de son temps adulte dans l’entreprise. Dès lors, pour évaluer ce qu’elle en retire, elle ne peut se limiter à sa seule rémunération, car cette rémunération ne sera normalement pas à même d’acheter de quoi compenser ses insatisfactions et frustrations éventuelles, accumulées dans ce qui lui prend le gros de sa vie. De même si on y ajoute la carrière, ou la satisfaction professionnelle. Un objectif minimum additionnel sera pour elle d’être contente de son travail (intérêt intrinsèque, ambiance, ambition, réalisation etc.). Mais pour l’entreprise, si les motivations des personnes sont plus larges que la seule rémunération ou la carrière, il faut rationnellement offrir à ces personnes beaucoup plus que celles-ci. Dit autrement, les acteurs économiques feront mieux et donneront mieux si ce qui leur est offert dépasse la pure considération financière. Cela veut dire que même une entreprise qui ne viserait que la rentabilité doit, pour optimiser son résultat, prendre en compte de nombreux autres facteurs. Et donc la notion de rentabilité elle-même impose de prendre en compte l’humain dans sa richesse et variété.

C’est évidemment ce que ces entreprises pensent proposer aussi avec leurs gels d’ovocytes. Mais elles s’arrêtent en chemin dans la réflexion. Car elles refusent de remettre en question leur idéologie du dévouement complet à l’entreprise et à la compétition qui y règne. Elles devraient en revanche concrètement tenir compte du fait que la plupart des gens veulent avoir des enfants, qu’ils doivent donc pouvoir en avoir tout en travaillant, et s’en occuper, et plus encore si ce sont des femmes. Et que l’entreprise doit les y aider. Pas en reportant les maternités. Mais en aidant les jeunes parents.

En définitive, une entreprise est composée d’hommes, qu’il faut respecter et dont le travail doit être respecté. Il faut donc une intégration des hommes dans le projet commun de l’entreprise. Ce doit être une préoccupation essentielle des dirigeants et des propriétaires. Une question essentielle pour chacun est de donner son sens à son travail : travail qui est tout ensemble un emploi (source de rémunération et de sécurité), une carrière (avec l’insertion sociale correspondante), et une vocation. Mais pour développer ces dimensions, il faut non seulement que le travail soit autant que possible créatif, autonome, reconnu, mais aussi qu’il soit ordonné à une fin sociale. C’est ce qui donne le plus pleinement un sens moral à l’activité des personnes concernées. La vocation ainsi comprise est une notion essentielle car elle est porteuse de sens pour la personne. En même temps sa place dans nos sociétés ne va pas de soi, ne serait-ce que du fait des mutations de la vie économique. Elle n’est pas compatible avec un mercenariat hystérique qui sacrifie à l’entreprise la vie familiale.

L’entreprise : une communauté limitée mais redevable envers la société

Au-delà de ces considérations individuelles, une telle attitude rentre en outre dans le rôle social de l’entreprise. Quelle que soit la structure de propriété, l’entreprise a un rôle clef dans la vie économique, mais aussi d’un point de vue moral. Ce qu’elle fait a une incidence sociale majeure dont elle ne peut se désintéresser. Toute entreprise a en effet une triple caractéristique : elle a pour objet matériel une production de biens et services, dans des conditions qui conviennent à ceux à qui elle est destinée. Elle le fait ensuite à travers une communauté certes dédiée et périssable, mais qui reste une forme de communauté. Et elle est un élément central dans la vie d’un groupe de personnes, physiques ou morales, qui font partie de la société globale.

Dit autrement, comprise comme entité, l’entreprise fait partie de la société. Elle a elle aussi une responsabilité sociale (donc morale) envers tous ses partenaires : propriétaires, employés, environnement, clients et fournisseurs, mais aussi la communauté locale et plus large. Les horizons de l’entreprise ne sauraient donc se limiter aux priorités pécuniaires de ses actionnaires. Ni à l’excitation collective de geeks californiens. Sachant que tous ceux qui font partie de cette communauté partielle qu’est l’entreprise participent à des degrés divers de cette responsabilité. Mais naturellement deux catégories le font plus particulièrement : les propriétaires et les dirigeants. Ils n’échappent donc pas à une réflexion sur les devoirs de l’entreprise envers la société. Et l’un des plus importants de ceux-ci est le soutien donné à la famille.

On va nous objecter que cela dépasse l’entreprise, dont le rôle est dit-on limité à l’économique. Mais c’est là une erreur majeure : aucune partie de la société en peut limiter son horizon à la seule économie. Car fondamentalement on doit constamment garder à l’esprit l’incomplétude essentielle de l’économie : elle n’a pas en elle-même de quoi fonctionner ; elle a besoin de réalités extérieures à elle pour cela, des réalités humaines comme la famille, la morale, la nation etc. ; et elle doit donc prendre en compte pour sa part la production et le développement de ces réalités. L’exemple de la famille est ici caractéristique. L’activité considérable que suppose la famille et notamment l’éducation des enfants échappe très largement au calcul économique puisque le don y joue un rôle central ; elle est cependant vitale pour l’économie puisqu’elle « produit » les personnes qui la feront vivre.

Au-delà de l’économie, le lien social

Plus largement, le don et le calcul sont tous deux nécessaires, y compris à l’économie. Sans l’un on ne peut pas avoir l’autre. Car d’un côté sans calcul on ne peut pas opérer rationnellement sur des réalités limitées (et donc rares). Mais d’un autre côté tout n’est pas calculable ou organisable sur la base du calcul (exemple à nouveau de la famille) ; et sans don on ne peut créer des rapports humains, y compris économiques. Plus précisément, l’homme ne pouvant vivre et s’épanouir que dans le cadre d’une société, il a un besoin vital du lien social. S’il n’y a plus de lien, il ne reste que l’individu, solitaire plus que libre, fragile et vulnérable, et surtout stérile. Mais si on a un besoin vital de lien social, on a besoin du don, même dans les activités économiques. C’est évident dans le cas des liens parents-enfants : ils sont fondés sur le don, et ne sont pas près d’être remplacés par quoi que ce soit.

En outre, cette logique du don a aussi sa place à l’intérieur de l’activité économique normale car seule la pratique du don crée de la socialité : une entreprise péricliterait si les employés ne lui donnaient pas plus que ne vaut leur salaire, s’ils n’avaient pas le sens de la société dont ils font partie. Et plus généralement les intérêts les plus élevés de la communauté n’ont pas de valeur marchande. Si donc on se limite à ces dernières considérations, on n’obtient pas des résultats pourtant essentiels pour la qualité de notre vie collective. Il résulte de ceci à nouveau que les motivations des personnes ne peuvent se limiter à des considérations purement économiques, et donc a fortiori financières. Une société libre ne peut pas vivre sans cela. Mais une telle culture morale est longue à produire et facile à détruire.

Apporter une réponse en la matière ne peut reposer que sur des règlements. Cela suppose une vision réellement humaniste du management. Mais cela implique derrière un comportement également humaniste des propriétaires, et donc des investisseurs. C’est là que la culture collective dominante dans la société joue un rôle essentiel. Un certain féminisme déviant a conduit nos entreprises américaines à tenter par des manipulations médicales d’aligner les carrières des femmes sur celui, frénétique, qu’elles attendent des hommes. Une société civilisée aurait pris le problème exactement dans le sens inverse : en remettant en cause le rythme de vue de ces entreprises et leurs priorités et valeurs. Y compris d’ailleurs dans le cas des hommes.












































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