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Que faire de la Bourse de Paris ?


lundi 16 décembre 2013









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Dans un article précédent j’ai évoqué la question de l’investissement en actions comme exigence collective majeure. Mais qui dit actions dit marché financier et plus particulièrement Bourse, comme plateforme de cotation. Faut-il en avoir une ? Faut-il la contrôler ?

L’organisation de la Bourse : un enjeu collectif essentiel

Revenons au point de départ. A quoi sert un marché, plus particulièrement le marché des actions ? A déterminer le prix auquel acheteurs et vendeurs d’un titre peuvent à un instant donné l’échanger, dans un cadre aussi large et équitable que possible. Ce qui n’est pas neutre pour l’économie considérée. Car c’est sur la base de ce prix que les entreprises vont voir valorisés leurs actifs et donc que s’apprécie leur stratégie. C’est là aussi que se fixera le coût de leur capital (le prix auquel ils peuvent lever de nouveaux capitaux). C’est donc aussi là donc que se déterminera le prix auquel ils pourront réaliser des opérations de croissance externe en acquérant d’autres entreprises, ou être eux-mêmes la cible d’un tiers. Et c’est également sur la base de ce prix que les épargnants vont voir leurs investissements valorisés. C’est là enfin que sera déterminé le prix de la couverture des risques financiers.

Il est dès lors essentiel que les uns et les autres aient la conviction que le marché est ouvert, transparent, équitable, et qu’il leur offre le meilleur résultat possible. Or de ce point de vue l’évolution des Bourses n’est pas bonne. La mise en concurrence de toutes ces plateformes les a conduites à chercher le rendement et donc à favoriser les flux les plus importants, notamment le trading haute fréquence, pendant qu’une partie croissante des transactions partait dans l’ombre (c’est ce qu’on appelle les ‘dark pools’) - sans que les autres investisseurs les connaissent. Il y a donc désormais deux poids et deux mesures. Parallèlement ce trading haute fréquence, qui permet des transactions chaque dix millième de seconde, ne repose par construction que sur une forme de spéculation, déconnectée des informations économiques réelles, puisque celles-ci ne changent évidemment pas tous les dix millièmes de secondes. Il laisse donc planer sur les transactions de bourse le soupçon d’une dominante spéculative, réservée à certains, les autres pouvant se faire en permanence doubler par de tels traders.

Plus généralement, l’existence et le bon fonctionnement du marché est une des composantes du bien commun. Or le support du marché ce sont ces plateformes de confrontation qu’on appelle bourses. Peut-on alors considérer que les Bourses sont des structures commerciales ordinaires, comme le prétend entre autres la directive européenne MIF. Ne faut-il pas plutôt admettre que leur rôle est spécifique, comme outil commun, ce qui implique une organisation particulière ? Reste que pour cela le modèle n’est pas d’emblée évident. Ce peut être ce qui existait autrefois avec notre Bourse de Paris dans son palais Brongniart sous forme modernisée : une plateforme dédiée unique (qui doit être dès lors mutualisée ou publique). Ce peut être aussi une formule nouvelle, organisant intelligemment une multiplicité de plateformes concurrentielles reliées entre elles. Mais dans la révision en cours de la MIF l’Europe a éludé ce débat, préférant raffiner à l’infini sur des modalités de détail. Ce qui est certain, c’est que ce débat doit être lancé. Et plus largement celui de la bonne structure des marchés. Car la structure des marchés est une des déterminantes de leur intégrité et de leur bon fonctionnement. Politiquement et économiquement, l’enjeu est bien trop important pour l’esquiver. Mais pour pouvoir avoir droit au chapitre sur cette question, encore faut-il avoir un marché, et une compétence pour en parler. Or Paris est en train ici de perdre progressivement tous ses atouts.

Resituer l’enjeu de la Bourse de Paris dans son contexte

Dans le cadre de cette question se pose celui du contrôle de la plateforme boursière. Le ministre de l’économie vient de donner son aval au rachat de NYSE-Euronext par la plateforme américaine ICE, qui a annoncé son intention de remettre en bourse la partie européenne de l’activité, en n’en conservant que le segment dérivé, organisé à Londres autour de Liffe. Qui contrôlera alors à terme cette future entité cotée, support de la cotation des entreprises françaises ?

Pour y répondre, revenons d’abord au cadre global. L’existence d’un marché financier sain et à la disposition de la communauté considérée est un enjeu collectif important. Enjeux en termes d’emploi, de localisation des centres de décision, de prise en compte des intérêts régionaux, de maîtrise des risques systémiques et même d’influence de la France dans les instances, internationales et européennes, qui régulent les marchés. Certains disent que l’enjeu emploi est mineur : une poignée de traders ! Les mêmes probablement qui au plus fort de la crise financière, déclaraient que la France n’a pas besoin de ces traders, et qu’ils n’avaient qu’à aller exercer ailleurs. Parce qu’évidemment la France n’a pas besoin du marché financier. Elle qui emprunte chaque année des centaines de milliards - et qui vient d’approuver des règles internationales (Bâle 3 et les autres) qui accroissent massivement le rôle des marchés dans le financement de l’économie. Comme si un trader à Londres ou au fin fond de l’Asie avait le même souci des entreprises françaises qu’un trader parisien dont elles sont le fonds de commerce, vital pour lui. En outre, dans un monde où le crédit bancaire aura une part bien moins importante du financement de l’économie, au profit du marché, la régulation de marché devient un enjeu essentiel. Mais quelle capacité peut-on avoir à influer sur cette régulation si on n’a plus de Bourse ?

Ce qui vaut pour l’économie vaut pour l’épargnant. Plus que jamais la veuve de Carpentras a besoin d’une Place financière française forte et compétitive. Sinon, le Vaucluse passera par Londres et non plus par Paris. La mise en œuvre de la directive MIF a ouvert la voie à une révolution financière. Faisant disparaître toutes les barrières qui séparaient les marchés financiers européens, elle ouvrait d’un coup un champ immense à la compétition. Notre veuve légendaire n’avait jusqu’à récemment pas le choix pour passer ses ordres. Elle peut désormais acheter ses titres de Bouygues ou de Carrefour à Londres ou à Francfort si elle trouve le prix meilleur. Et tout intermédiaire partout en Europe peut lui offrir librement ses services. L’attention politique portée à l’évolution d’Euronext peut donc être considérée justifiée, et on doit saluer l’intérêt porté par le ministre à cette question.

Reste que cet intérêt est trop concentré sur le seul Euronext. Car une Bourse n’est qu’une pièce, centrale mais minime, dans un écosystème considérablement plus vaste. Sa valeur symbolique est forte, mais considérée seule, elle est sans utilité. Car ce n’est qu’un lieu de mise en relation entre émetteurs et investisseurs, à travers des intermédiaires. Mais si les uns et les autres s’en détournent parce qu’on leur rend la vie impossible, elle perd tout son sens. Or tous investisseurs, intermédiaires, émetteurs, sont saturés de taxes et de charges ; et justement terrifiés par la perspective d’une taxe européenne sur les transactions financières.

La leçon est claire. Une gare, aussi magnifique et fonctionnelle soit-elle, est de peu d’utilité sans rails, ni trains et passagers. Pour que cela ne soit pas le sort de la Bourse de Paris, il faut la réinscrire dans un environnement adapté à l’enjeu. L’environnement français actuel est sur ce plan mortifère. Il s’agit donc de reconstruire un écosystème de marché efficace et compétitif, en mesure de répondre aux besoins des épargnants et des entreprises, et c’est pour notre pays une priorité majeure. Pas pour s’aligner sur la vision irresponsable de marchés sans règles ni contrôle. Mais pour précisément définir sa propre vision des marchés.

Se ressaisir

On peut alors imaginer deux scénarios. Dans le scénario noir, la Place de Paris perd le match. Cela commence par le passage des ordres. Si les ordres vont tous à Londres, les opérateurs de marchés s’y concentreront plus que jamais ; avec eux l’analyse financière, et toute la matière grise du marché. C’est déjà bien avancé. Les gérants suivront à leur tour. Le réseau français de la banque, découplé du vrai marché, ne sera plus qu’un canal de transmission, mal placé pour donner à notre veuve la vision directe et les conseils avertis qu’elle en attend. Et qui à Londres s’intéressera à la PME de Carpentras qui cherche sur la Bourse les moyens de son développement ? C’est toute notre économie qui verra son système nerveux s’étioler et abandonnera son destin. Quant à l’espoir d’infléchir l’évolution malsaine de la structure de marché actuelle, il disparaîtra définitivement. Or c’est le scénario en cours de réalisation : l’activité financière fond à vue d’œil à Paris.

Rien n’est pourtant totalement joué. Car il y a aussi un scénario rose, où la communauté nationale fait ce qu’il faut et la Place de Paris finit par s’assurer une position de choix dans la nouvelle distribution des cartes. Bénéficiant d’une concentration puissante de cerveaux, elle serait un des lieux où se dessine la physionomie de l’économie européenne de demain. Sur cette base une action devrait être entreprise pour moraliser le fonctionnement collectif, et notamment réviser les directives bruxelloises dans un sens plus conforme à l’intégrité des marchés, au service de tous. Notre veuve, qui partage l’inquiétude de la majorité des Français sur l’avenir des retraites et s’efforce d’épargner au mieux, bénéficierait en direct d’une expertise financière sûre, car puisée à la source. Gérant elle-même son épargne, ou faisant plus probablement appel à une gestion alors proche d’elle, elle aurait de quoi saisir les meilleures opportunités, celles qui correspondent à ses besoins dans les meilleures conditions de sécurité et de compétence. Et la PME voisine ne mourrait pas oubliée, car les investisseurs seraient proches d’elle et la connaîtraient.

Il est donc temps qu’on arrête de se gorger de mots sur l’économie financière et l’économie réelle. Dans une économie qui ne peut qu’être assez largement ouverte, notre lacune n’est pas l’excès de la finance française, mais son insuffisance. Il y a au moins huit fois plus de professionnels du marché financier à Londres qu’à Paris et sans doute plus. Nous critiquons la finance anglo-saxonne, et nous lui confions notre destin ! Devons-nous être fiers de ce brillant résultant ? Le nerf de la guerre est là, et nous le délaissons.












































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