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La peur et la crainte : perspective catholique et leçons possibles


lundi 5 septembre 2022









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Distinguer la peur et la crainte est une opération bien utile, entre la prise en compte de dangers bien réels et une émotion irrationnelle source de bien des erreurs.

Pour éclairer cette problématique, notamment en perspective chrétienne, je pars ici des occurrences des mots ‘peur’ et ‘crainte’ dans le Catéchisme de l’Eglise catholique (CEC), ainsi que dans le Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise. L’emploi de ces mots (et du latin correspondant, metus et timor) n’y est pas parfaitement stabilisé. Mais il s’y dessine une opposition entre un concept négatif et purement émotionnel, celui de peur, irrationnel et éventuellement manipulable, pouvant aller jusqu’à un éloignement plus ou moins volontaire de Dieu ; et un concept de crainte, qui comprend à la fois l’idée d’une réaction normale de l’être humain face à certaines situations de danger, et celle d’un comportement recommandable voire nécessaire, comme la crainte du Seigneur (timor Domini).

Les occurrences de ‘peur’ et ‘crainte’

Je ne détaillerai pas ici toutes ces occurrences. Il y en a 6 du mot peur dans le CEC. Prenons en 3. Le n°27, évoquant « le désir de Dieu inscrit dans le cœur de l’homme, car l’homme est créé par Dieu et pour Dieu », souligne que ce ‘rapport intime et vital qui unit l’homme à Dieu’ « peut être oublié, méconnu et même rejeté explicitement par l’homme », entre autres par « cette attitude de l’homme pécheur qui, de peur, se cache devant Dieu et fuit devant son appel. » Le n° 398 rappelle qu’Adam et Eve « ont peur de ce Dieu dont ils ont conçu une fausse image, celle d’un Dieu jaloux de ses prérogatives. » Au sujet des vertus cardinales, au 1806 il est rappelé que « la prudence est la ‘droite règle de l’action’ » mais qu’elle ne se confond ni avec la timidité ou la peur ». Et au 1808, si « la force est la vertu morale qui assure dans les difficultés la fermeté et la constance dans la poursuite du bien », cette vertu « rend capable de vaincre la peur, même de la mort, d’affronter l’épreuve et les persécutions. »

Les citations de ‘crainte’ sont sensiblement plus nombreuses : 33 occurrences. On peut noter en particulier les passages sur la crainte de la mort et plus encore ceux nombreux sur la crainte de la damnation ou du châtiment. La traduction latine est en général timor, mais avec quelques exceptions (metus). Ces craintes sont en général appréciées positivement, en ce sens qu’un tel sentiment est attendu et naturel. C’est notamment vrai pour la crainte (timor) de Dieu, crainte particulièrement recommandée puisqu’elle est un des dons du Saint Esprit, cité comme tel à la suite de la Bible (n° 1831).

Mais on notera en sens inverse au 1828 que « la pratique de la vie morale animée par la charité donne au chrétien la liberté spirituelle des enfants de Dieu. Il ne se tient plus devant Dieu comme un esclave, dans la crainte servile, ni comme le mercenaire en quête de salaire, mais comme un fils qui répond à l’amour de ‘celui qui nous a aimés le premier’ ». Et plus encore, au 1972 « la Loi nouvelle est appelée une loi d’amour parce qu’elle fait agir par l’amour qu’infuse l’Esprit Saint plutôt que par la crainte ». L’usage du terme « crainte de Dieu » doit être mis dans cette perspective : ne voir que la crainte et non l’amour serait une erreur.

Si on prend enfin le Compendium, qui traite de la Doctrine sociale, les occurrences de ‘peur’ sont en revanche rares et peu significatives, comme si elle relevait plus de la morale (ou spiritualité) personnelle, que de la vie commune, sociale. Pourtant à l’évidence les peurs collectives existent ; mais la question n’est pas abordée. Le Compendium utilise le mot crainte plus que le mot peur, visant notamment lui aussi la crainte du Seigneur (11 occurrences), en général positivement, malgré certaines exceptions.

Analyse

On l’a dit, l’emploi des termes n’est pas parfaitement rigoureux, comme le confirme l’irrégularité de la correspondance avec les termes latins, même si en général metus correspond à peur et timor à crainte. Mais on l’a dit, on peut normaliser ces termes en distinguant la peur, qui inhibe, de la crainte, qui est au départ légitime même si elle est limitée (car l’amour va au-delà). On verra alors dans ‘peur’ un terme nettement négatif, désignant un sentiment irrationnel et contre-productif, qui notamment tend à détourner de Dieu. Elle conduit à un jugement ou une action mal orientés, soit parce que cela nous occulte la réalité, soit parce que cela pousse à ne pas agir bien. On doit donc s’éduquer pour lutter contre elle et la surmonter. On notera en particulier l’importance et la signification de la peur de Dieu, celle d’Adam qui se cache, et de tout pécheur à sa suite – signe de sa rupture avec Dieu. Notons que cet usage de ‘peur’ n’est pas exactement celui des dictionnaires, qui admettent, eux, l’idée de peurs justifiées.

En revanche, ‘crainte’ est un terme normalement plutôt positif, en tout cas naturel. C’est évidemment le cas pour la crainte de Dieu, fréquemment mentionnée comme un sentiment normal et nécessaire. Mais on rencontre aussi la crainte légitime du châtiment et notamment de la damnation. Dans ces cas comme dans d’autres, c’est un sentiment en soi légitime et naturel – même s’il peut avoir à être relativisé.

Il semble donc nécessaire de distinguer deux attitudes : un sentiment en soi normal et nature, la crainte, qui devient même vertueuse dans le cas de la crainte de Dieu, qu’il s’agirait alors de cultiver, et un sentiment trouble, la peur, qui conduit à des attitudes injustifiées en obscurcissant notre raison et notre cœur et peut être même peccamineuse (cas d’Adam au paradis et du pécheur en général). Un point essentiel du point de vue chrétien est de rappeler que l’opposition des termes est particulièrement significative dans le cas de la relation à Dieu. La peur de Dieu, d’un côté, est clairement une attitude dangereuse, trahissant une rupture ; tandis que la crainte de Dieu est en soi positive (à la suite de l’emploi de ce terme dans la Bible) même si elle doit être dépassée si elle se réduit à elle-même et occulte la relation plus fondamentale qu’est l’amour.

Cela nous rappelle un point latent dans tout ce qui précède : le discernement entre peur et crainte, et le fait d’avoir à surmonter des craintes, sont des actes de conscience essentiels, où notre responsabilité est engagée, sous le double éclairage de la foi et de la raison. Cela ne saurait en aucun cas se résoudre à une question d’intensité, ni à l’émotion pure.

Réflexions

On l’a vu, le sentiment suscité par le danger est appelé plutôt crainte, et il peut être alors tout à fait légitime. Mais il reste un sentiment, dont il paraît essentiel qu’il ne glisse pas vers l’irrationalité de la peur, mauvaise conseillère. Quand donc on évoque les dangers qui nous menacent dans le monde d’aujourd’hui (misère, pénuries, changement climatique, épidémie, guerre, etc.) et qu’on évoque un renforcement du sentiment de peur, l’examen précédent conduit à introduire l’idée d’un discernement, appuyé sur la raison et sur la foi en même temps. Misère, changement de climat, épidémie ou guerre suscitent une crainte légitime. Mais elle est à regarder en face, et donc à jauger et à maîtriser. Notons d’ailleurs que les grandes peurs de l’histoire (y compris celle connue sous ce nom en 1789 en France, juste avant la Révolution) se caractérisent par leur irrationalité. Cette Grande Peur de 1789 met aussi en évidence la possibilité de la manipulation. Le passage de la perception d’un danger à la crainte et éventuellement à la peur est donc tout sauf anodin (comme d’ailleurs l’occultation de certains dangers). Et si, entre le danger et la peur, la question du discernement apparaît décisive, il sera essentiel d’observer si de tels mécanismes de discernement collectifs existent et s’ils sont pertinents. Il n’est pas évident qu’on ait progressé sur ce point. Encore faut-il noter aussi que le discernement qui s’impose s’exerce à deux niveaux. D’un côté, celui de l’action concrète : reconnaissant les justes craintes, bannissant ou surmontant les peurs, on agira, tout en sachant que l’action en ce monde n’est pas nécessairement couronnée de succès. Mais d’un autre côté, dans la perspective de la foi, et notamment de la vie éternelle, on sera conduit à prendre en compte la dimension d’amour (charité) qui va au-delà de toute peur, et relativise même la crainte. On pourra alors être amené à aller plus loin dans nos attitudes face à la peur et à la crainte. Pour prendre un exemple concret, le martyr va à l’évidence au-delà du sage dans sa relation à la crainte de la mort : cette crainte est légitime en soi, mais elle doit s’effacer en regard de l’acte de sacrifice de soi que le Seigneur lui demande. De même celui, qui à l’imitation du Christ, donne sa vie pour ceux qu’il aime.

Essai d’applications concrètes

Nous évoquerons rapidement en finale deux exemples concrets : l’écologie et la guerre. Il est clair que la prise de conscience écologique a donné lieu à des craintes profondes et légitimes : pollution, disparition d’espèces, dilapidation de ressources, réchauffement. Mais d’une part, on notera aussi la tentation de la peur, au sens retenu ici, qui prend dans certains milieux une dimension millénariste, avec des campagnes visant à peser sur l’opinion en suscitant une forme de terreur. On relèvera plus largement la présence dans le public de deux erreurs opposées : chez les uns, un essai d’occultation de la question, qui aboutit à nier une crainte pourtant nécessaire et vertueuse ; et chez d’autres, l’oubli du caractère relatif de bien des affirmations à prétention scientifique, et plus encore du fait humain essentiel que toute solution ou en tout cas progrès en la matière suppose d’agir sur des millions de personnes, qui ont leur volonté propres, leurs désirs et leurs habitudes. Le risque est alors que, se convaincant que ces craintes sont fondées, on cède à la peur ou suscite cette peur chez ceux qu’on juge trop tièdes, et qu’on soit dès lors tenté par des mesures radicales et hâtives, contestables parfois et faisant fi de la charité sociale et du bien commun, et d’ailleurs par-là condamnées à l’échec.

La question de la guerre est elle aussi d’actualité avec l’invasion violente de l’Ukraine. La question de l’attitude à tenir face à la Russie offre un champ particulièrement délicat pour l’exercice du discernement entre peur et crainte. Car la Russie a l’arme nucléaire. La crainte d’un affrontement direct entre Otan et Russie a conduit au moins jusqu’ici à ce que l’aide apportée au pays agressé garde une relative mesure, même si la tendance à l’escalade dans les livraisons d’armements est manifeste côté américain. Crainte légitime ou peur ? Craindre l’extension du conflit est fondamentalement justifié. Inversement, agiter des peurs irrationnelles et mauvaises conseillères, par exemple en exagérant le risque d’une attaque russe ultérieure sur le reste de l’Europe orientale peut conduire au contraire à une radicalisation fondamentalement dangereuse. Il faut donc plus que jamais raison garder : juste crainte et non peur mauvaise conseillère.

Rédigé sur la base d’une intervention au colloque annuel de l’AIESC, 2 septembre 2022.














































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