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Le chrétien et la paix dans un monde hétérogène et instable


mardi 11 septembre 2018









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Que dit le Compendium sur la communauté internationale et la paix ?

Le Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise, de 2005, est l’instrument idéal pour faire le point : largement composé de textes issus des enseignements pontificaux, il est officiel et représentatif des prises de parole du magistère sur ces questions, y compris dans une large mesure celui subséquent du pape François.

La paix en Dieu

L’idée première est que le fondement de la paix en Dieu. A partir d’un enseignement biblique montrant l’unité du genre humain et la diversité des peuples (N° 429 sqq.), le 488 rappelle que « la paix est avant tout un attribut essentiel de Dieu ». Et donc (493) « l’action pour la paix n’est jamais dissociée de l’annonce de l’Évangile, qui est précisément la ‘bonne nouvelle de la paix’ […] adressée à tous les hommes ». La dimension théologique est donc centrale : la seule vraie paix est celle que donne Dieu, et elle suppose de se tourner vers Lui. On pourrait en déduire que dans un monde comme le nôtre, où la foi est plutôt secondaire, la paix risque d’être élusive. Mais le Compendium ne va pas dans ce sens.

La paix entre les nations

Il s’agit de (433) « construire une vraie communauté internationale dont l’organisation doit tendre au véritable bien commun universel » ; or « l’unité de la famille humaine n’est encore pas réalisée, car elle est entravée par des idéologies matérialistes et nationalistes qui nient les valeurs dont est porteuse la personne considérée intégralement, dans toutes ses dimensions. ». Il y aurait donc une aspiration de fond (bien au-delà de la foi), mais entravée par des idéologies.

Son approche est d’abord morale et réaliste. Ainsi il considère au 434 que « la communauté internationale est une communauté juridique fondée sur la souveraineté de chaque État membre, sans liens de subordination qui nient ou limitent son indépendance ». Cela dit « la souveraineté nationale n’est toutefois pas un absolu. Les nations peuvent renoncer librement à l’exercice de certains de leurs droits en vue d’un objectif commun, avec la conscience de former une ‘famille’, où doivent régner la confiance et le soutien réciproques, ainsi que le respect mutuel ». Comment doivent alors s’organiser les rapports entre elles ? Par le droit et la morale. Au 436 : « pour réaliser et consolider un ordre international qui garantisse efficacement la coexistence pacifique entre les peuples, la même loi morale qui régit la vie des hommes doit également régler les rapports entre les États ». Et (437) « la réflexion juridique et théologique, ancrée dans le droit naturel, a formulé ‘des principes universels, qui sont antérieurs et supérieurs au droit interne des États’, comme l’unité du genre humain, l’égale dignité de chaque peuple, le refus de la guerre pour régler les différends, l’obligation de coopérer en vue du bien commun, l’exigence de respecter les engagements souscrits ».

Mais dans une deuxième temps le Compendium va sensiblement plus loin car il estime (439) que « de même qu’à l’intérieur des États (...) le système de la vengeance privée et des représailles a été remplacé par l’autorité de la loi, de même il est maintenant urgent qu’un semblable progrès soit réalisé dans la communauté internationale ». Cela va (441) jusqu’à « la nécessité d’instituer ‘une autorité publique universelle, reconnue par tous, qui jouisse d’une puissance efficace, susceptible d’assurer à tous la sécurité, le respect de la justice et la garantie des droits’ ». Sachant qu’il « est essentiel que cette autorité soit le fruit d’un accord et non d’une imposition, et qu’elle ne soit pas comprise comme ‘un super-État mondial’ », car « il n’appartient pas à l’autorité de la communauté mondiale de limiter l’action que les États exercent dans leur sphère propre, ni de se substituer à eux. » Subsidiaire donc, elle n’est pas imposée aux nations ; mais c’est une autorité, capable de décider et d’imposer ses décisions. Le propos ne donne pas une idée claire de ce que cela signifierait dans la pratique. Mais comme on le voit, on est passé ici à un niveau qui au moins dans l’état actuel des choses est clairement utopique.

En dehors de ce cadre juridique, il est rappelé que la paix (494) « n’est pas simplement l’absence de guerre ni même un équilibre stable entre des forces adverses, mais elle se fonde sur une conception correcte de la personne humaine et requiert l’édification d’un ordre selon la justice et la charité […] La paix est en danger quand l’homme se voit nier ce qui lui est dû en tant qu’homme, quand sa dignité n’est pas respectée et quand la coexistence n’est pas orientée vers le bien commun ». Pour cela « la défense et la promotion des droits de l’homme sont essentielles ». D’où l’idée que la cause principale des guerres est l’injustice, le non-respect des droits, fréquente dans les interventions pontificales, notamment du pape François. Pourtant s’il est clair que l’injustice est un facteur majeur de conflit, la corrélation entre de telles injustices préalables et les guerres n’est pas démontrée : il y a énormément d’injustices sans guerre, et bien des guerres ne sont pas liées directement d’abord à une injustice au sens précédent. Après tout, le péché existe aussi, et la volonté de puissance, l’avidité, la haine etc. Mais plus loin il est expliqué (498) : « la recherche des causes à l’origine d’une guerre est donc essentielle, surtout celles liées à des situations structurelles d’injustice, de misère, d’exploitation, sur lesquelles il faut intervenir dans le but de les éliminer : ‘C’est pourquoi l’autre nom de la paix est le développement’ ». Ce qui laisse penser que le développement, bien orienté, permettrait l’élimination de la violence et donc de la guerre. L’affirmation paraît pour le moins hardie.

L’échec de la paix : la guerre et la légitime défense

Du coup la violence est condamnée radicalement : (496) elle « ne constitue jamais une réponse juste […], est inacceptable comme solution aux problèmes, […] pas digne de l’homme […]. La violence détruit ce qu’elle prétend défendre : la dignité, la vie, la liberté des êtres humains ». Et donc « ceux qui renoncent à l’action violente et sanglante […] rendent témoignage à la charité évangélique ». En même temps, tout ceci vaut, dit le texte « pourvu que cela se fasse sans nuire aux droits et obligations des autres hommes et des sociétés ». Ce ‘pourvu’ est lourd de restrictions, car il implique qu’on puisse recourir à la violence pour faire respecter ces droits, au moins en dernier recours ; or on vient de dire que la cause principale des guerres est le non-respect des droits. L’apparente non-violence absolue est donc à nuancer.

Pourtant, le texte envisage ensuite l’élimination de la guerre. Au 497 la guerre « ne constitue jamais un moyen approprié pour résoudre les problèmes qui surgissent entre les nations […] car elle engendre des conflits nouveaux et plus complexes. ». Notamment à l’époque moderne, car (498) « la puissance terrifiante des moyens de destruction, […] ainsi que les relations toujours plus étroites existant entre les peuples de toute la terre, rendent la limitation des conséquences d’un conflit très ardue ou pratiquement impossible ». Ce qui incidemment ne va pas de soi (l’histoire contemporaine est riche de conflits restés locaux et qui ont été donc contrôlés).

Mais en même temps et à nouveau le texte permet aussi la possibilité de guerre dans certains cas. C’est d’abord le cas d’une guerre défensive (500) : « une guerre d’agression est intrinsèquement immorale. Dans le cas tragique où elle éclate, les responsables d’un État agressé ont le droit et le devoir d’organiser leur défense en utilisant notamment la force des armes. » Plus largement le texte estime que la force peut parfois être justifiée, et énumère les conditions : « pour être licite, l’usage de la force doit répondre à certaines conditions rigoureuses : que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain ; que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces ; que soient réunies les conditions sérieuses de succès ; que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. […] » C’est la « doctrine traditionnelle de la ‘guerre juste’ ». Et « l’appréciation de ces conditions de légitimité morale appartient au jugement prudentiel de ceux qui ont la charge du bien commun ». Dans certaines conditions, on peut aller jusqu’à une guerre préventive, malgré les risques (501) : « seule une décision des organismes compétents, sur la base de vérifications rigoureuses et de motivations fondées, peut donner une légitimation internationale à l’usage de la force armée, en identifiant des situations déterminées comme une menace contre la paix et en autorisant une ingérence dans la sphère réservée d’un État ».

Que faire pour éviter la guerre (outre le développement et le respect des droits) ? Pour le 508 l’objectif est un « désarmement général, équilibré et contrôlé ». On retrouve donc ici la veine utopique. Même la dissuasion « appelle de sévères réserves morales ». « Les politiques de dissuasion nucléaire, typiques de la période de la guerre froide, doivent être remplacées par des mesures concrètes de désarmement, basées sur le dialogue et sur les négociations multilatérales ». Car (509) : « les armes de destruction de masse - biologiques, chimiques et nucléaires - représentent une menace particulièrement grave ». D’où l’importance de la non-prolifération des armes nucléaires.

Un équilibre instable ?

Comme on le voit, sur cette question, la Doctrine oscille entre deux tendances. D’un côté, le réalisme et le principe de subsidiarité la conduisent à reconnaître que la base de la vie commune internationale, ce sont les nations. On admet aussi que la vraie paix suppose une orientation appropriée, qui est loin de régner partout. Dès lors, l’usage de la force n’est pas totalement écarté, même s’il n’est admis que sous des conditions strictes. Cela paraît déboucher sur une attitude prudente et moralement responsable (réalisme moral).

Mais d’un autre côté, on observe une tendance à aspirer contre vents et marée à un type de rapports internationaux nouveau, fondés sur le désarmement et la résolution exclusivement pacifique des conflits. Et à envisager l’émergence d’une autorité internationale réellement capable d’imposer ses décisions. Au fond paraît-on dire le dilemme serait levé si l’humanité était unifiée sous une autorité unique, de façon pacifique, quoique dans le respect des nations ; le tout moyennant un degré suffisant de développement économique et de respect des droits de l’homme. En revanche, et malgré le préambule, il n’est pas mis de préalable religieux (conversion générale au Christ) : c’est l’humanité présente qui paraît pouvoir s’engager dans cette voie de la pacification généralisée. Entre le souhait de faire au mieux dans les circonstances que nous connaissons, par la conversion des uns et les efforts de tous, mais en admettant la dure réalité de certains conflits, et une utopie généreuse mais assez peu réaliste, dont les conditions de réalisation ne sont d’ailleurs pas décrites, le discours balance donc. Mais la tonalité du texte fait la part belle à une pure éthique de conviction. Si elle autorise de faire au mieux avec les réalités de notre temps, elle introduit en permanence l’idée que les actions réalistes même morales restent en deçà d’un idéal dont on laisse entendre qu’il serait réalisable moyennant la bonne volonté de tous. La mise en pratique de ces préceptes n’est donc pas aisée. L’exemple du Proche Orient et de la Palestine suffisent à nous le confirmer.

Autant donc les exigences morales posées par la Doctrine sont incontournables, autant le guidage pratique reste ambigu. Dans un monde comme le nôtre, fort peu spirituel, aussi marqué par le péché que les époques antérieures, et où la perspective d’une autorité internationale forte est utopique, il paraîtrait naturel d’en déduire que la tâche à accomplir sera de faire au mieux, avec prudence et dans un esprit de paix lucide, dans la mesure de nos moyens. C’est un aspect du texte. Mais il est loin de l’idéal posé par ailleurs…

La réalité de notre monde

En réalité, la recherche de la paix suppose au préalable une évaluation des données du problème : quelles sont les caractéristiques de notre monde et notamment de la situation internationale, aujourd’hui et dans l’avenir prévisible, et que peut-on y faire ? Or le monde dans lequel nous vivons réellement s’éloigne sensiblement de la trajectoire d’unification paisible sous-jacente aux aspirations utopiques qu’on vient d’évoquer, notamment au niveau des ‘autorités’ internationales, mais aussi de la culture commune. Ce monde (voir mon livre : Pierre de Lauzun Guide de survie dans un monde instable, hétérogène, non régulé Paris TerraMare 2018) de plus en plus interconnecté est, et de plus en plus :

- Un monde hétérogène, avec l’émergence de puissances nouvelles issues de contextes et de cultures très différents de la matrice européenne à laquelle nous sommes habitués, et plutôt plus divergentes malgré l’effet apparent de la mondialisation. Il suffit de rappeler ici l’émergence de puissances grandes et moyennes dont l’Asie est actuellement le théâtre ; même si le plein effet militaire, stratégique et diplomatique de cette émergence ne devrait se faire sentir que dans une génération au plus tôt. Mais il se fera sentir, de façon aujourd’hui peu prévisible et encore moins contrôlable.

- Un monde marqué par des crises déstabilisatrices qui se multiplient et s’amplifient plus qu’elles ne s’apaisent : finances, migrants, écologie, en sont des exemples évidents que je ne peux que citer ici, mais ils sont familiers à tous.

- Un monde faiblement et de moins en moins régulé, car la puissance encore dominante (les Etats-Unis), avec ses qualités et ses défauts, le sera de moins en moins, et les organisations internationales ne sauraient prendre le relais.

- Un monde idéologiquement appelé à être de moins en moins hégémonisé par la pensée politique occidentale actuellement encore prédominante - quoique de moins en moins (même si elle cherche à accroître son emprise en matière de mœurs, ou de style de vie) ; les cas de la Chine et du monde musulman en témoignent, mais l’émergence d’autres pays et civilisations, à un degré d’affirmation plus assuré qu’aujourd’hui, les y conduira également (l’Inde déjà par exemple).

- Un monde menacé dès lors dans un avenir non immédiat mais prévisible par une recrudescence de conflits, à basse intensité pour l’instant, mais qui ont toutes chances de connaître une intensité plus forte à terme, du fait de cette émergence de puissances multiples plus riches et mieux équipées – et moins contrôlées par une superpuissance ; ainsi que des nombreuses occasions de crises. Et faut-il le dire, les motifs de conflits ne manqueront pas, même en faisant abstraction des inégalités et injustices (qui ne paraissent pas en voie de résorption).

Dans ce monde hétérogène et instable enfin, le facteur national joue un rôle majeur voire croissant. A l’exception toutefois de l’Europe. Mais l’Europe est selon de multiples critères une aberration dans le paysage mondial (en bien ou en mal). La nation est en effet à notre époque et à vue humaine la seule communauté humaine organisée et légitime au niveau politique, le seul lieu de solidarité et d’identification structuré. Certes il se peut que dans ce rôle elle soit un jour dépassée, si elle n’est pas à la hauteur des défis nouveaux qui la menacent (mondialisation, inégalités et migrations). Mais cela a alors toutes chances de l’être par la recrudescence d’empires d’un nouveau type, car l’empire est la forme politique la plus adaptée à des sociétés hétérogènes. On l’a vu, le Compendium reconnaît ce rôle de la nation ; mais il est en même temps tiraillé par ses aspirations à la paix hic et nunc, notamment au moyen d’une Autorité internationale et d’un désarmement général.

La question de la paix

Une recherche patiente et non l’application d’une idéologie moralisante En tout cas, il paraît se déduire de tout ceci que la recherche de la paix sera plus que jamais une tâche difficile. Elle n’implique ni de rejeter la dimension nationale seul fondement des communautés politiques et seul facteur véritable de solidarité active entre les hommes ; ni d’abandonner la problématique de la guerre juste, dont on a vu encore la pertinence au Moyen Orient en 2003. En même temps elle pousse à rester conscient des limites de cette communauté de nations qu’est la scène internationale, et des risques que peuvent présenter tant le nationalisme que la passion idéologique, ou simplement la volonté de puissance, voire l’engrenage des affrontements. Mais cela ne doit pas conduire à se confier à un idéalisme naïf inspiré par une éthique de conviction désincarnée. Concrètement cette forme de paix qui est à notre portée suppose de prendre en compte la réalité des faits, et non pas de parachuter des jugements moraux et des analyses abstraites sur des situations humaines complexes. Il faut notamment souligner les effets pervers des emballements idéologiques occidentaux. On l’a vu à nouveau avec les printemps arabes. Le problème n’est pas qu’on cherche à aider les sociétés à évoluer dans un sens meilleur. Il est dans l’attitude idéologique qui plaque un schéma de lecture irréel sur d’autres sociétés qui peuvent facilement basculer dans une violence incontrôlée. Le plus difficile n’est pas d’affirmer le besoin de paix, car il est admis par la plupart, mais de discerner dans chaque situation comment l’assurer au mieux. Ce qui suppose d’envisager lucidement la possibilité qu’il existe des conflits, et d’en prendre en compte la logique, cela en vue même de la paix.

La quête précaire et lucide de la paix

De même pour l’idée de la paix par l’action d’une autorité internationale. En témoignent les difficultés apparues à l’occasion des opérations de ‘maintien de la paix’, menées sous l’égide de l’Onu. Ce qui frappe dans ces interventions, c’est le faible rôle propre de l’Onu. Dans la plupart des conflits elle n’a pas été capable d’agir. Outre la facilitation de négociations ou un rôle d’interposition, utiles à l’occasion mais limités, son rôle militaire direct a été rare, et il n’a été possible que quand la force principale a été fournie par les Etats-Unis ; c’était alors une intervention occidentale légitimée. En outre, même dans les cas rares où une guerre a été arrêtée, il arrive souvent qu’aucune vraie paix ne s’instaure. Ainsi entre Arabes et Israéliens ou en Corée. Le terme de ‘légalité internationale’ est donc trompeur, car la situation est très différente de ce qu’on appelle légalité à l’intérieur d’un Etat. L’Onu ne peut d’ailleurs prendre position que s’il y a majorité au Conseil de sécurité. Et surtout si aucun membre permanent ne s’y oppose. Dès lors elle est souvent paralysée ; et il est exclu qu’elle agisse contre une grande puissance. Et elle n’a pas par elle-même de moyens d’exécution, hors appui américain.

Mais pendant ce temps le risque de conflit subsiste. La paralysie de l’Onu ne doit pas enrayer toute possibilité de réaction face à une menace réelle. Autant la concertation dans ce cadre est à encourager, autant il est légitime, lorsqu’elle a été épuisée, qu’un pays prenne ses responsabilités si la situation le justifie. Ce qui suppose bien entendu que la guerre puisse être considérée ‘juste’.

Quelle solution peut-on alors envisager à la question de la paix ? Le Compendium lui-même le reconnait de fait : il est naïf de croire qu’à notre époque toute guerre est exclue, ou peut être limitée à un niveau local. Et donc même s’il va de soi qu’il faille éviter le plus possible et le cas échéant contrôler les guerres, il y a des guerres qui doivent être menées, parce qu’il n’y a pas d’autre solution. Se donner comme seul but l’élimination totale des guerres est utopique, et peut conduire à courir un risque plus élevé. Quant au droit, ce qu’on appelle droit en la matière est trop souvent incertain ou idéologique ; même quand il est défini, il ne comporte pas en lui-même de capacité à s’imposer. Cela ne veut pas dire qu’il faille y renoncer ; mais ses limites ne sont que trop évidentes. Il n’y a pas de légalité internationale nette et univoque ; il y a tout au plus des éléments de légalité. En d’autres termes l’harmonie et la cohabitation sont des objectifs moraux et respectables ; mais il faut les chercher pragmatiquement, sans se fixer sur la pierre philosophale d’une idéologie ou d’une utopie qui, loin de fournir une solution, peuvent créer ou aggraver les problèmes.

En définitive, la paix ne réside pas dans une formule politique comme la démocratisation, ni dans une légalité internationale appuyée ou non sur l’Onu, ni dans des aventures militaires à prétentions moralisantes, mais dans un travail patient et sans cesse menacé, fondé sur une analyse de la situation réelle. Sauf à accepter la paix très particulière que procure un empire, il faut rechercher un certain équilibre entre les pouvoirs, selon un modèle proche de celui du XVIIIe siècle. Il faut ensuite disposer de procédures de résolution des conflits, et c’est là qu’interviennent les institutions internationales malgré leurs limites.

Il faut enfin un esprit de paix, qui se cultive, et là on retrouve le Compendium. C’est le devoir de tout homme de bonne volonté – mais avec lucidité, et donc sans substituer arbitrairement un idéal utopique à la réalité des faits. En particulier, tant qu’apparaîtront des dirigeants sans scrupule, agressifs, tirant avantage du fait que les autres sont pacifiques, il faudra envisager, après épuisement des voies de paix, la possibilité d’un usage raisonné de la force militaire, notamment s’ils agressent les autres. Plus profondément, comme le note le Magistère, un véritable esprit de paix suppose la reconnaissance de valeurs morales objectives, universelles, indépendantes de tout dessein politique particulier, et dépassant le mirage dangereux des idéologies comme le simple jeu de règles de cohabitation. Ce qui est peu cohérent avec le relativisme qui nous domine. Sauf conversion générale, la Civilisation de l’Amour chère aux Papes contemporains n’est pas la tendance spontanée de notre époque (pas plus que des autres). Elle supposerait une véritable conversion, qui devrait être d’ordre spirituel, et donc ne se décrète pas : cela suppose la foi. En bonne logique pour le croyant la paix véritable suppose donc l’évangélisation. Nous retrouvons la première idée du Compendium, et la Bible. Mais nous en sommes loin…

Extrait d’une intervention lors des Rencontres internationales de l’Association internationale pour l’enseignement social chrétien (1er septembre 2018).






































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