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Une Eglise embourgeoisée, ou un manque de foi ?


dimanche 1er mars 2020









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Un dossier récent de La Nef a judicieusement posé la question : l’Eglise catholique, au moins en France, n’est-elle pas devenue une Eglise sociologiquement bourgeoise ? La réponse unanime est : oui, sachant qu’une alternative se développe, du fait de l’immigration chrétienne, et des Antillais. On souligne alors trois faits : 1. Les milieux dits ‘bourgeois’ ont sensiblement mieux transmis la foi que les autres, notamment dans le milieu dit ‘observant’, c’est-à-dire conservateur. 2. Les milieux populaires de souche ont vu leur foi et leur pratique s’éroder fortement. 3. L’Eglise qui reste, donc à majorité ‘bourgeoise’, est très peu missionnaire, et paraît sociologiquement peu propre à accueillir les personnes issues de milieux populaires. Ce constat est vrai, mais incomplet.

Sur le plan sociologique, je ferai déjà trois remarques. 1. Le fait que les ‘bourgeois’ transmettent mieux est plutôt à leur honneur ; c’est un indice synthétique d’une capacité à ne pas être dominé par les courants ambiants et à chercher à transmettre ce que l’on juge être vrai et bon. 2. L’effondrement relatif de la pratique et de la foi dans les milieux populaires ne résulte pas de sa permanence dans les milieux bourgeois, et doit être expliqué par lui-même. Dans mon diocèse de départ, celui de Viviers ou Ardèche, la pratique était massive jusqu’aux années 50 et s’est effondrée depuis : désormais pratiquement personne de moins de 60 ans ne va à la messe. Or la présence ‘bourgeoise’ est négligeable ; en outre, ces gens qui ont 60 à 80 ans aujourd’hui en avaient 30 à 50 il y a trente ans : qu’ont-ils transmis ? 3. L’explication par la seule disparition de la paysannerie avec les années 60 ne suffit pas. C’est évidemment un point majeur. Mais d’un côté, il reste une certaine paysannerie ; or elle est déchristianisée (même observation ardéchoise). D’un autre côté, les milieux urbains antérieurement chrétiens, hors minorité d’observants, ont eux aussi décroché. Il faut donc chercher ailleurs que dans une forme de sociologie mécaniste.

Je propose une piste d’éclairage. Elle se fonde sur les remarquables travaux de Guillaume Cuchet (Comment notre monde a cessé d’être chrétien Seuil 2018), dont l’enquête rigoureuse et impartiale montre l’effet décisif qu’a eu la révolution des années 60 au sein du catholicisme, suite à Vatican II plus ou moins bien assimilé. La rupture brutale de tout un ensemble d’usages et d’exigences (présence à la messe, confession etc.) a eu un effet direct, mais surtout s’est combinée avec la modification radicale de la conception même de la religion et de ses exigences. A un monde tourné vers les fins dernières, et donc à l’incertitude sur le salut, qui impliquait un effort constant sur soi-même et une pratique suivie, a succédé une monde irénique où, pour caricaturer, tout le monde est sauvé, et où toutes les religions et tous les comportements bien intentionnés se valent. Dans ce nouveau contexte, le besoin de pratiquer disparaît, sauf goût personnel ou idéal. Le tout évidemment puissamment accéléré par la révolution des mœurs symbolisée par mai 68, ainsi que par les initiatives intellectualistes et mal conçues du clergé du temps.

D’où deux phénomènes. Le premier est l’implosion des vocations et plus encore de la mission. Des esprits superficiels veulent expliquer le catholicisme antérieur par la sociologie et notamment la pression du milieu rural pratiquant, ainsi que la perspective de promotion sociale que le clergé offrait avant 1905. Cela a existé ; mais cela ne rend compte ni du système de valeur qui animait ces milieux, et pour qui le salut était une vrai question ; ni de l’ampleur du phénomène de foi. Quand les 2/3 des missionnaires catholiques vers 1870 étaient français, ce n’est pas par pression sociale car ils pouvaient rester dans leur diocèse, mais la foi y était d’évidence un facteur majeur.

Le deuxième phénomène est la bien meilleure résistance de ces milieux dit ‘bourgeois’, qui, plus que ‘bourgeois’, sont en fait à la fois plus éduqués et surtout ont une tradition de transmission culturelle et éducative forte. Comme l’a noté un autre sociologue, Y. Raison du Cleuziou, ce fut un choix de ces milieux, du moins des plus conservateurs, de résister aux tendances ambiantes y compris dans l’Eglise, et de maintenir tout ou partie des références antérieures. En revanche, dans les milieux populaires ou les classes moyennes, la pression sociologique ambiante a été dans l’ensemble prépondérante. Mais naturellement, cela ne qualifie pas ces milieux éduqués pour un rôle missionnaire auprès de leurs compatriotes ; non seulement parce qu’ils n’ont pas particulièrement ce talent et n’en avaient pas la tradition (hors missions lointaines), mais aussi parce qu’ils ne pouvaient s’abstraire de la nouvelle donne religieuse. Prenons l’exemple des musulmans : le message actuel de fait de l’Eglise de France, sauf exceptions, dans tous les milieux, est qu’on ne doit pas chercher à les convertir, sauf demande expresse de leur part. Mais dans ce cas, on ne voit pas de raison à convertir qui que ce soit.

Comme on le voit, l’analyse sociologue, passionnante et indispensable, ne nous donne pas la réponse finale. Incriminer l’entre-soi des chrétiens résiduels dans les beaux quartiers repose sur une réalité, mais si on en reste là, on n’ira pas loin. Le besoin primordial est de reconnaître l’implosion spirituelle, la perte des repères essentiels. Bien sûr, la foi reste ardente chez bien des gens, y compris de milieu populaire, notamment les Antillais et Africains ; mais bien trop peu. En outre et surtout, c’est sans que le but ultime soit suffisamment mis à l’honneur. « A qui irions-nous Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle ? » (Jn 6-68). Ce qui fait le christianisme c’est la Résurrection, que le Christ nous offre, la vie éternelle, si nous savons nous convertir. Convertir : voilà le maître mot. Sans notre conversion, personne ne se convertira. Pourquoi les évangéliques marchent mieux, avec un patrimoine intellectuel et spirituel bien plus pauvre ? Parce qu’ils y croient, intensément, et que dès lors ils accueillent les autres pour partager cette foi. Emprunter leurs méthodes ne mènera à rien sans cette transformation intérieure et collective.

Paru dans France catholique Février 2020












































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